Rétrospective

Mai et juin, ces mots étrangers

Dans Les Mots étrangers, roman où le narrateur-personnage décide d’apprendre le sango, Vassilis Alexakis se demande si l’on peut « tomber amoureux d’une langue comme on tombe amoureux d’une femme ». Je cite de mémoire, le livre est rangé dans la bibliothèque à l’autre bout de la pièce. Je suis peut-être tombée amoureuse du hongrois, mais pas du Hongrois. J’ai aimé Alexakis puisque j’ai aussi lu La Langue maternelle, le récit qu’il consacre à une quête de sens et d’origines autour de l’epsilon du temple d’Apollon à Delphes. 

Delphes est un de mes beaux souvenirs de la Grèce. Entre les colonnes sèchement élevées vers le ciel brûlant et des soirées en boîte de nuit, dans la ville contemporaine, alors qu’il était encore permis de fumer dans les bars.

Il est permis de fumer à mon bureau, à condition de ne pas mettre de cendres partout, ce que je fais régulièrement. La couverture de Naissance du fascisme, recueil d’articles d’Ivo Andrić sur la montée du fascisme en Italie, en est couverte. J’ai lu ce volume en une nuit, peu avant les élections européennes. J’ai beaucoup appris du sens de l’observation et de l’indignation chic d’Andrić – et de son style, quel style. Il n’y va pas avec le dos de la cuillère contre Mussolini et ses hordes de sauvages, il n’y a nulle raison de se modérer et cela en rend la lecture, malgré tout, très réjouissante. 

 

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Dans le même ordre de désordre, j’ai lu La Peau de Malaparte. Curzio n’est pas mon auteur préféré, parce que je n’en ai pas vraiment, mais je me sens terriblement proche de lui. On comprendra ou ne comprendra pas pourquoi, cela n’a pas d’importance. Je m’attache à lui et à sa voix dans chacun de ses livres, au point que les refermer rend leur liberté à de petites pointes de mélancolie qui se fichent en moi. La Peau est plus dur et tranchant que Kaputt, plus entêtant, plus iconique finalement. 

Je ne m’attendais pas à ce que la romancière Sylvie Le Bihan ne jure que par Malaparte. Amour Propre, son dernier livre, se passe à Capri, à la Casa Malaparte. Il y est question de maternité et de « mauvaise » maternité. J’ai apprécié et salué sa franchise, son acuité. 

J’ai vu un film de pirates, Les Contrebandiers de Moonfleet, parce que c’est Fritz Lang, et qu’il fallait bien retourner à l’Est. 

J’ai ri, tellement ri, devant La Scandaleuse de Berlin de Billy Wilder et je me suis promis d’acquérir l’intégralité des films de Wilder, pour les jours de blues, et il y en aura toujours. 

J’ai revu Les Enchaînés. J’ai eu des sueurs froides devant Le Rideau déchiré. 

Le rideau est déchiré depuis trente ans et je n’en ai que vingt-huit. Mon Est, c’est ce que Beckett appelle, dans son très noir roman éponyme, L’Innommable. Sombre, ineffable, organique. 

 

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J’ai vu le magnifique Arc-de-Triomphe, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer. Quel couple. En ai-je pleuré ? Ce n’est pas impossible. 

Pour quelle raison nous faut-il nous assurer que les gens que nous faisons souffrir souffrent effectivement ? La question est indécente. « Souffres-tu ? » ; « souffres-tu vraiment ? »

C’est Georges Rodenbach qui m’a répondu sans l’avoir voulu. Lorsque j’ai décidé de relire Bruges-la-Morte. Même le deuil souffre ses entorses. 

Imre Kertész m’a répondu, dans Le Refus. 

Arnaud de La Grange dans Le Huitième soir, à Dien-Bien-Phu.

Péter Esterházy dans Les verbes auxiliaires du coeur.

Franck Maubert, dans Avec Bacon.

Et Pierre Cendors, dans Silens Moon. 

Le noir est lumineux et humain, délicat et dévorant. 

Il y a eu d’autres choses vraiment passionnantes, comme l’essai de Victor Klemperer sur la linguistique nazie, LTI. Klemperer est l’un des rares êtres humains qui doive la vie sauve au bombardement de Dresde. 

Le deuxième roman traduit en français de Iulian Ciocan, L’empire de Nistor Polobok, sur la corruption des élites politiques en Moldavie. 

Non, l’histoire de Budapest par Catherine Horel n’a pas grand-chose de passionnant, si ce ne sont les détails, elle est un peu scolaire et datée, mais Budapest demeure. 

Il y a eu l’autobiographie de Chagall, qui est une merveille.

Il y a eu le livre de Brigitte Benkemoun, Je suis le carnet de Dora Maar, à lire après avoir visité l’exposition de Beaubourg, en nocturne. 

Il y a eu Tango de Satan. Il y aura toujours László Krasznahorkai. Son prochain roman sort à la rentrée. Palpitations. 

 

 

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