Rétrospective

Avril sous le pont de pierre

C’est l’averse de grêle, grésillant sur le carreau, qui m’a réveillée avant la nuit. En mai, dans le huitième arrondissement, je me suis endormie avec le chauffage électrique allumé. Je me demandais si le citron vert était un véritable citron, ou s’il y avait là, quelque part entre le jaune et lui, une affaire d’usurpation. J’ai les deux dans la cuisine, près de la théière en fonte, et de quoi préparer une tarte. J’aime mieux réaliser que manger la pâtisserie. Au contraire de la littérature, bien qu’il faille parfois s’acquitter des deux tâches avec, avouons-le, au final, un plaisir équivalent. 

La lumière d’avril, à l’Est, me fait plisser les yeux si fort que, l’autre jour, sur le pont Charles à Prague, je ne voyais rien à deux mètres devant moi. La marée humaine était floue. Les fantômes de pierre, des silhouettes vagues, biscornues, telles qu’ils devaient se manifester aux personnages de Leo Perutz, avant, quand le pont Charles s’appelait le Pont de Pierre, et que, la nuit, tout était différent. 

J’ai commencé à lire tout ce qu’il y a d’Imre Kertész, dans l’ordre de publication. Être sans destin. Puis, Le chercheur de traces. Puis, Roman policier. C’est ce dernier qui m’a le plus impressionnée. De l’aveu de Kertész, il s’agit d’une quasi commande, un texte réclamé par son éditeur hongrois, pour donner plus de volume au Chercheur. Il l’a rédigé en quelques semaines, contrairement au premier, qui lui demanda plus d’une décennie de recueillement sur ses souvenirs, puis de détachement, pour parvenir au chef-d’oeuvre que l’on sait et doit avoir lu, plusieurs fois au moins. Roman policier est d’une violence inouïe car pure, qui ne nous tient à distance de rien, d’aucune miette de cruauté humaine. C’est un récit dégoutant bien qu’il ne s’attarde sur aucun détail scabreux, bien que les élégantes impasses sur la boue et la souillure dont Kertész maîtrise la subtilité soient là aussi présentes. Il en dit à la fois trop et trop peu, et dans les blancs volontaires, dans les silences pour respiration de l’écriture, une sarabande de monstres se loge, s’accroche à nos yeux, nous dicte la suite de l’inexorable Mal. 

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Willy Ronis, Le pont Charles, Prague, 1967

 

À Lausanne, j’ai cherché quelques unes de mes traces de pas. J’ai effacé celles que je retrouvais. J’ai vu Martine Franck au musée de l’Élysée, et l’élégance de son regard a guéri beaucoup de choses. Dans une salle, à part, sont projetées les photographies de Martine Franck par Henri Cartier-Bresson, les photographies d’Henri Cartier-Bresson par Martine Franck. Tant de douceur, tant de vérité, tant de beauté en eux et entre eux. 

J’ai lu L’analphabète, le récit autobiographique d’Agota Kristof, qui avance l’hypothèse ébouriffante selon laquelle le français est plus difficile à apprendre que le hongrois. Elle en sait quelque chose. 

L’Étrangère, de Sándor Márai, pour ne pas manquer de Márai : un roman sur le manque, le désir, la pulsion, le Diable. 

Où en sommes-nous, avec le Diable ?

 

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Tono Stano
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