Rétrospective

Equinoxe de printemps, valse mélancolique, langoureux vertige…

Feu de joie, noyade de lumière, tels furent et sont célébrés les équinoxes. Un grand feu de joie a gagné et dévoré ma vie, depuis l’hiver, l’a dévoré à son tour, j’en récolte aujourd’hui les précieuses cendres. Braises incandescentes, je le souhaite, jusqu’au printemps prochain. 

 

 

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La Hongrie en hiver, sous dix centimètres de neige, dans le quartier ouvrier d’Angyaföld (« terre des anges »), post-soviétique, gris, boueux, sublime. J’y ai lu l’essai biographique de Paul Lendvai, Orbán, Europe’s new strongman. Hongrois d’originie, autrichien d’option, journaliste de vocation, Lendvai nous dit, à condition de lire en anglais, tout ce qu’il y a à savoir du régime, du système, de la « mafia » Orbán et de la Hongrie post-Mur. 

C’était Noël, quelque part dans les plaines, entre Budapest et Vienne, à Hegyeshalom, la ville-frontière. Nous avons vu Le Cheval de Turin de Béla Tarr qui, moi, m’a bouleversée. Son minimalisme expressioniste, si l’on peut s’exprimer ainsi, est une des plus belles trouvailles du cinéma contemporain. Il a un disciple, Lázsló Nemes, dont nous reparlerons souvent. 

Sous le sapin, aiguille dans le bras, j’ai lu un roman étonnant, La femme de marbre, de Louisa May Alcott. Celle-ci, plus fameuse pour Les Quatre Filles du Docteur March, s’est essayée au roman gothique, femme opiomane en renfort, tempête et mutisme dans les villas du bord de mer. Vaut le détour, pour l’ambiance. 

J’ai quitté ma rubrique « livres » sur le site de Causeur au début de 2019. Le début du grand feu de joie. J’ai continué à lire. Une prémonition d’un éternel été, Une jeunesse en fuite, par Arnaud Le Guern, mélancolique coup de soleil, comme j’aime lire Arnaud. 

 

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Ma modeste contribution à l’agitation de la rentrée d’hiver : le premier roman de Marie Gauthier, Court-vêtue, m’a plu. Retour à Budapest, de Gregor Sander, un peu moins. Par touches de couleur locale RDA, il a voulu me rendre nostalgique de mes promenades dans Pest, presque raté. Une carte postale, tout au plus, traversant le temps et l’espace, parvenant froissée à son lecteur. 

L’Explosion de la tortue par Eric Chevillard, ça, c’est ce que j’appelle un roman. Une réjouissance grande au moment où l’aiguille revenait se ficher dans le pli de mon coude et les anticorps affluaient en désordre dans ma moelle osseuse qui ne les attendait plus. « chair inconcevable », dit Chevillard de sa tortue – je m’approprie volontiers la définition. 

J’ai noté dans un coin : acheter un tensiomètre. Je n’en ai toujours pas fait l’acquisition. Il y a des détails auxquels on répugne par principe. 10/6, pas mal. 

Laurent Joly, L’État contre les Juifs, fut mon excellent remède à la polémique puante qui naissait sur les radios, autour d’un auto-proclamé historien avide de torsions et distorsions des faits. Lisez Laurent Joly, il vaut autant que le shot de vitamines B9 du matin. 

Un film, When war comes, du Tchèque Jan Gebert, rappelle que les milices nationalistes à l’entraînement paramilitaire pullulent en Slovaquie. N’oublions jamais la Slovaquie, qui vient d’élire une femme à la Présidence. C’est un conseil parmi d’autres que je vous donne. 

N’oubliez pas, non plus, de lire un roman de Julia Székely, par exemple Seul l’assassin est innocent. C’est une Márai aux longs cils. 

En France, un soir de neige, lui et moi avons revu Conte d’été pour nous réchauffer. Le lendemain, toujours verglaçant, c’était Conte de printemps. Je lui ai raconté avoir rencontré la belle Florence Darel dans un TGV Lyria il y a trois ou quatre étés. 

Toujours prise par un scrupule pseudo-professionnel, j’ai lu et apprécié l’ambiguïté temporelle qu’installe Eric Vuillard dans La Guerre des Pauvres. Fait-il courir son propos derrière les gilets jaunes qui saccagent le quartier où je viens de m’installer ? L’avantage du mystère lui revient. 

Ensuite, nous sommes allés cueillir du brouillard en branches à Londres. J’y ai achevé le pavé (or et platine) d’Anne Appelbaum, Rideau de Fer. Les Enténébrés de Sarah Chiche. La rétrospective Pierre Bonnard. La rétrospective Don McCullin. 

 

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Conte d’automne. Nous faisons nos cartons, dans le désordre, le printemps fait un pas en avant et puis deux en arrière. Sur Proust, de Klossowski, aussi. 

Nous n’avons pas aimé Luigi Ghiri au Jeu de Paume, mais la presse en parle tant que vous faîtes ce que vous voulez. En revanche, lisez un roman qui noue les tripes en quatre, l’air de rien, avec l’élégance du bourreau : Nécrologie du Chat, d’Olivia Resenterra. J’en suis restée muette. J’ai même écouté Petula Clark (« La nuit n’en finit plus ») comme un genre d’antidote. 

Les cartons posés et ouverts, j’ai enchainé Une longue nuit mexicaine d’Isabelle Mayault, il y est question de Chim, Capa, Taro, la Sainte Trinité. Une essentielle fragilité, de Clément Bénech, dont j’aime la nonchalance érudite, et La vérité sur « Dix petits nègres » de Pierre Bayard, grand magicien en chef. 

Dès février, la Hongrie m’a manqué de nouveau. J’avais une nouvelle baignoire. J’y ai lu l’intégralité des Confessions d’un Bourgeois, de Márai, mon dieu, mon maître. J’y ai lu Rue Lázsló Rajk, de Roger Stéphane, autre façon de saisir la tragédie hongroise – au travers les procès pour contre-révolution, clous dans le beurre et trotskisme, qui décimèrent des générations. 

Sur la scène de la Maison de la Poésie, Olivier Macaux et Eric Vuillard présentaient l’inédit de Louis Guilloux qui vient de paraître chez Gallimard, Les Indésirables, que je viens d’achever, que j’ai trouvé éblouissant de style, d’insolence, de clairvoyance, sur ce dont les hommes sont capables, quelque part entre la province balzacienne et Auschwitz. 

Il y a eu de belles choses. Mon beau navire, d’Anne Wiazemsky. Tournier parti, de Serge Koster. 

Lázsló Nemes, justement, vient de sortir un deuxième film, Sunset, après le terrible Fils de Saul. Je ne crois pas avoir cligné des paupières en deux heures. Sublime talent pour l’immersion dans l’horreur élégante, dénonciation stylée de notre espèce, chasse à la folie – mais par où commencer ? Et par qui ? 

Hier, j’ai lu l’essai biographique que Clara Royer a consacré à Imre Kertész. J’ai décidé de le lire, dans l’ordre, en commençant dès demain par Être sans destin. 

Après-demain, je serai à Prague. J’aimerais demander un selfie au fantôme de Kafka. Dans la brume, sur un malentendu, acceptera-t-il ma demande de nous lier d’éternité ? 

 

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Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir. 

 

 

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