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Sur Pierre Klossowski sur Proust

Serge Safran publie en ce début d’année Sur Proust, signé Pierre Klossowski, édition dirigée par Luc Lagarde. Il s’agit des notes de lecture de Klossowski à l’occasion de la préparation du film « Proust et les sens », écrit par Michel Butor et Michel Favart, réalisé par le second, diffusé en 1972.

Michel Butor avait sollicité Klossowski plusieurs mois auparavant, lui faisant part de son projet de traiter de « Proust et la germination des souvenirs ». Comme le relève Luc Lagarde, le travail de Klossowski est finalement peu conforme aux attentes de Butor, mais est fort d’autres qualités : « touche l’éros et la vie dans la littérature et au-delà ».

Klossowski pose les identités suivantes : le narrateur de la Recherche du temps perdu est un individu qui désire et souffre ; l’oeuvre elle-même est un roman du renoncement, l’écho des investigations manquées du narrateur sur les plaisirs et les jeux sexuels des jeunes filles. Puis il va plus loin. Il « focalise » son attention sur l’idée proustienne que l’oeuvre est un nouveau corps délesté du moi souffrant et désirant.

 

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Par le mécanisme de la jalousie (d’une part, observation et quête de la part d’ombre dans les images souvenirs, d’autre part la délectation morose de vaste envergure), Proust inaugure, écrit et réaffirme Klossowski, le discours comme l’espace propre des êtres et des objets. Le dispositif proustien de la Recherche du temps perdu peut ainsi être qualifié, de façon redondante, de « l’attente du révolu ».

Quant à la mémoire, poursuit-il, elle « n’est qu’un aspect du désir ». « Ainsi l’envers des êtres aimés et des lieux devient la réelle jouissance de l’esprit. » D’où, logiquement, géométriquement, « le mouvement spiralant de la phrase proustienne ».

Klossowski s’attaque ensuite au malentendu de l’interprétation et à la correction qu’y apporte l’auteur et le narrateur de La Recherche, relève que l’oeuvre pose à tout lecteur la question de son propre sentiment de vivre et de ne pas vivre, par l’analyse rétrospective de ses sensations plutôt que par la contemplation de leur synthèse cumulative. Mais il n’y a pas, dans ces pages, de révélation qui transcenderait l’expérience de la lecture que nous faisons/avons fait/ferons tous de La Recherche. On a tout dit, et l’on n’épuisera le sujet, tant le roman est fait précisément pour que chacun s’attèle, de manière subjective, à l’épuisement de son sens, à son incorporation.

Une chose, cependant : Klossowski condense son propos et le dépasse lorsqu’il énonce que tout le processus proustien consiste en la préparation d’un état extatique né de la dissolution de tous les êtres. De sorte que Proust donnerait une version occidentale du bouddhisme. Là on l’on s’y attendait le moins, « Proust a édifié un plateau du Tibet ». Il a « développé d’une manière des plus secrètes une discipline de dévoilement progressif des différentes toiles de fond, des différents écrans qui font obstruction à une vision dernière (une sorte de livre des morts tibétain) ».

Proust est tibétain par analogie, judéo-chrétien par nature, car l’extase, pour lui, « n’est pas simplement dissolution dans une paix ineffable, elle est jubilante dissolution – au sens nietzschéen. »

Il est également, enfin, anticapitaliste par anachronisme. Klossowski déplace La Recherche dans le cadre socio-historique de la France post-68 et note que la société se développe dans un rapport radicalement antagoniste avec l’oeuvre proustienne.

 

3 commentaires sur “Sur Pierre Klossowski sur Proust

  1. Je relis La Recherche. A partir de ‘La Prisonnière’ la mort commence son travail de destruction. (Cottage, Mme de Villeparisis, Swann bientôt Albertine…). Proust est, pour moi, un destructeur d’illusions. Le temps retrouvé et son salon que Proust découvre peuplé de futurs cadavres. Ou il se découvre lui même vieilli. Il écrit pour tenter de vaincre la mort. La Recherche est en majeure partie une oeuvre posthume. La Recherche est sublime. Mais la mort à chaque page. Fascinante sans doute pour cette raison même.

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