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Sarah Chiche au coeur des ténèbres

Le premier mot d’allemand véritablement viennois que j’ai appris à Vienne, l’hiver dernier, est l’adjectif « umnachtet », littéralement : « entouré de nuit », ou « assombri », ou encore « enténébré ». 

Ce fut ma première pensée à la lecture du titre du nouveau roman de Sarah Chiche. 

Il n’y a pas vraiment d’histoire à vous résumer, disons plutôt qu’il s’agit d’un noeud d’histoires lui-même accroché à l’Histoire comme une sangsue ; que ce sont des destins d’hommes et de femmes qui s’aiment et se détruisent, à qui l’Histoire et d’autres hommes et femmes sucent le sang et la moelle. 

 

 

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Le style est d’une élégance hypnotique inspirée des ressassements de Thomas Bernhard. Tout y est austro-hongrois, ombrageux-ombragé, pour tenter encore une traduction, tout y est aussi terriblement parisien. D’un côté, un couple d’intellectuels avec une petite fille, de l’autre, un amour impossible entre Sarah, psychologue, et Richard, star de la musique classique, démarré à la cafétéria du Kunsthistorisches Museum de Vienne, son dôme, ses tasses à café, ses sucriers – que je connais si bien que ce fil-là de l’histoire me détricote le coeur. Même si j’y rechigne par habitude et par une sorte d’éthique, je me dois de livrer une critique subjective des Enténébrés. Sarah Chiche l’écrit : lorsqu’on lui parle de ses livres, c’est le lecteur qui parle. 

Le monde court à sa perte. Nous courons à notre perte. Notre famille veut notre perte. Nos amours veulent notre perte, à coups de jalousies, de suicide à deux, de rupture et de distances. Qui parviendra au gouffre le premier ? Ce gouffre dont on se fabrique des cauchemars, est-il la fonte du dernier glaçon de la banquise ? La mort du dernier des hommes ? Le corps écrasé d’autres corps dans un des camps de la mort qui peuplèrent l’Europe, ou les cimetières de naufragés anonymes qui essaiment désormais le long de nos côtes ? 

Le long de cette Apocalypse joyeuse, Sarah Chiche tisse le fil infiniment solide et universel de l’amour pur. Nous sommes tous des enténébrés. Notre salut passera, avant de songer à la destruction-dévoration de l’Autre, par un acte si douloureux qu’il nous fait frémir et reculer, même et surtout lorsqu’il s’impose après cette lecture : faire la lumière au-dedans de nous. Chasser les fantômes du passé, se défaire des antiques mensonges, traquer coûte que coûte la vérité qui éclaire le fond de nous-mêmes. 

Les Enténébrés est déjà rangé dans ma bibliothèque, un peu loin, pas à portée de main. Je le garde dans mon enfer personnel, comme un livre hurleur, bavant, rampant, m’attrapant les bras et les jambes dans mon sommeil. Ce que l’on pourrait appeler ailleurs une « expérience intense » prend la forme d’un choc ici, un choc tout léger, un infime « toc ! » contre la paroi de l’âme. 

 

 

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Sarah Chiche, Les Enténébrés, 366 pages, Editions du Seuil. 

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