Littérature francophone

Éric Vuillard : La sainte colère de Thomas Müntzer

À l’époque où Thomas Müntzer est encore jeune, « les livres s’étaient multipliés comme les vers dans le corps ». Son enfance, résumée en une image, dit tout de la brutalité ordinaire des gens du XVème et XVIème siècles, combien nous en sommes éloignés, tout drapés des lumières de la raison : le cadavre de Müntzer père, exécuté pour des motifs inconnus, « sa langue énorme comme une parole unique qui aurait séché ». 

On ne sait rien de sa jeunesse, sinon qu’il lit la Bible, entouré de paysages désespérants, rivières de cailloux noirs, sommets tristes, vallée de la Bode ou de l’Oker. 

En 1520, il est nommé prédicateur à Zwickau (Saxe), « un bled parmi tant d’autres », dont le nom signifie à peu près « têtes de pipe et bonnes affaires », un bled peuplé de tisserands, de mineurs – et de bourgeois, fous furieux lecteurs d’Erasme, de Nicolas de Cues, Raymond Lulle, Jan Hus… Là, Müntzer sent s’ouvrir encore plus large la blessure qu’il porte dans son sein. Il prêche, auprès de la plèbe, que tout est écrit dans les Évangiles. Instille le doute auprès de ses ouailles : « on » nous ment. Le discours est bien reçu, le faste du catholicisme suscite gêne et incompréhension chez les fidèles. Puis Müntzer est chassé de Zwickau et s’installe en Bohème : « soudain, l’esprit s’introduisit dans les demeures ». On a soif de vérité, de pureté. 

 

bible-de-gutenberg-une-page.jpg

L’idée d’Éric Vuillard, dans le récit La guerre des pauvres, est que l’Histoire est un éternel travestissement du même. Ce n’est pas un roman, c’est une seconde de perpétuité de l’agitation des hommes les uns contre les autres. Des hommes excédés par l’inégalité féodale, l’oppression, la brutalité, la pression fiscale, l’injustice fondamentale : John Wyclif, qui traduisit la Bible en british populaire, affirmant que Dieu et le peuple parlaient la même langue ; Jack Cade, même combat, puis John et William Merfold, autant de réincarnations, parmi tant d’autres, de l’objet qui nous intéresse, le fou, colérique, sectaire, intolérant, illuminé, Thomas Müntzer. Du marxisme-léninisme à la sauce médiévale, pour faire court. Du « ni Dieu ni maître » en vieux tchèque (« ni par l’argent, ni par le pouvoir, ni par les princes »). 

Contre l’ésotérisme, Müntzer prône la lecture, l’opinion individuelle. Il brûle de colère contre les Puissants et sa véhémence effraie même ses supporters. Isolé, il théorise que la douleur de la Croix est l’expérience cruciale, plus forte que la raison, il veut convertir le monde entier et, plus fort que Luther, célèbre une messe en allemand. 

Face à ses puissants adversaires, Müntzer invoque « le peuple en colère », « le peuple pour de vrai », qui pue, grogne et pense. « Il faut tuer les souverains impies » est une déclaration de guerre. 

Vuillard, affolant d’efficacité, de concision et de maîtrise, résout le problème de l’éternel retour en quelques faits divers obscurcis par le temps. Le discours sur l’au-delà du prêcheur Müntzer porte sur les choses terrestres, c’est pourquoi il nous parvient encore et encore. Des hordes de misérables se rassemblent des quatre coins de l’empire, les nobles, intrigués (« on ne savait pas ce qu’ils voulaient ») lèvent une armée et écrasent violemment la « guerre des pauvres ». Quatre mille morts selon les autorités. 

Müntzer meurt à trente-cinq ans sur l’échafaud. Un corps est vite anéantit. Mais depuis Gutenberg, les mots sont des flèches lancées aux humains par leurs semblables à travers les âges. « Le martyre est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. »

La révolte n’a ni âge, ni visage. En marronnier de l’Histoire, elle n’aura de cesse d’apparaître et de réapparaître. La victoire est souhaitable, elle est impossible. 

 

9782330103668.jpg

 

Eric Vuillard, La guerre des pauvres, Actes Sud/« un endroit où aller », 68 pages. 

Un commentaire sur “Éric Vuillard : La sainte colère de Thomas Müntzer

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s