Littérature·Littérature francophone

Eric Chevillard : ceci n’est pas un roman

L’Explosion de la Tortue est un roman de l’écrivain méconnu Louis-Constantin Novat (environ 1839-environ 1882). Apologue et confession d’un péché enfantin, fable animalière aux résonances cosmogoniques, le texte ne méritait pas l’oubli auquel la postérité l’avait condamnée.

Phoebe, jeune tortue de Floride mesurant cinq centimètres et née en captivité quai de la Mégisserie, dans la boutique d’animalerie de l’effrayant trafiquant Anton, coule des jours paisibles et immobiles dans un appartement parisien, auprès de son maître (« possesseur » ? « propriétaire » ?), l’auteur, et de sa blonde et délicate fiancée, Aloïse. L’été approchant, l’écrivain et Aloïse bouclent leurs valises pour un mois de vacances sur la côte atlantique et renoncent à confier Phoebe aux bons soins du concierge, le sanguinaire et sagouin Forcinal. La petite torture sera bien plus heureuse d’avoir l’appartement pour elle toute seule. Elle ne manquera de rien, qui plus est : par un astucieux stratagème, l’auteur place l’aquarium de la tortue dans la baignoire remplie au tiers et confectionne des boulettes gélifiées pour assurer au reptile un ravitaillement régulier en daphnies, son met de prédilection.

Le temps passe. Le couple bronze et barbotte dans les vagues. Le reptile, c’était à prévoir, se dessèche. Une jeune fille du voisinage disparaît, et le fait divers focalise toute l’attention.

Aloïse et son homme rentrent de vacances ; le reptile préhistorique et atone ne se jette pas à leur cou, non, il repose au fond de son terrier vitré désormais vide, au fond de la baignoire, vide aussi. À qui attribuer la criminelle négligence ?

 

tortue cosmogonie chinoise

 

L’auteur, secoué par le contact de la carapace décalcifiée de l’animal (« crac ! ») brisée par la seule pression du pouce, et la rencontre avec la chair « inconcevable » – c’est-à-dire molle et plutôt dégoutante, aurait-il pu avoir la décence de remarquer – se lance dans une série de conjectures destinées à rejeter sa faute loin de ses épaules. Sa mauvaise-foi fait fuir la sensible Aloïse.

L’auteur ne se laisse point abattre. Débarrassé des soins insignifiants que réclamait l’animal, il se replonge dans l’oeuvre (littéraire) de sa vie, et rédige ce texte. Passées les considérations matérielles et zoologiques, il parvient à la conclusion que la mort de Phoebe n’est pas un banal drame des vacances d’été mais bien une manifestation de la fin du monde, cosmogonie extrême-orientale à l’appui. Novat manie la langue avec une perfection toute moderne, voire un ébouriffant sens de l’anticipation culturelle et technique de notre Occident.

Récit d’un fait divers grossi au microscope électronique par l’égo également gonflé de son auteur ? Parabole de la déréliction des temps modernes ? Simple éjaculation sans tâche d’un diariste hautement sûr de sa plume ? L’Explosion de la Tortue mérite, en dépit de ces dernières considérations, toute notre attention.

Tout comme le dernier roman d’Eric Chevillard, curieusement intitulé L’Explosion de la Tortue.

 

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Éditions de Minuit, 256 pages. 

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