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Impressions d’été : le premier roman de Marie Gauthier

La première fois que Felix aperçoit Gil, c’est « une grande fille aux cheveux clairs et ébouriffés ». Elle bouge sans arrêt, ne tient pas en place, entre et sort, claque les portes, travaille à la supérette du bourg. Felix a quatorze ans et ne connait personne au village. Il est venu y passer l’été pour apprendre un métier, celui de cantonnier, parce qu’on ne savait que faire de lui à l’école. « Il allait profiter de n’avoir plus de passé ».

Court vêtue, le premier roman de Marie Gauthier, est une petite histoire d’été, dramatique comme le mois d’août en province, légère et tendue le long de la nationale où, jour et nuit, grondent les camions. Gil, ses déambulations, sa blouse d’employée, ses jambes nues et ses espadrilles rouges, son corps offert à qui sait s’en saisir, fascinent Felix. Une chic jolie fille de rien, entre Annie Ernaux et Brigitte Bardot. Peu à peu, le monde ne tourne plus qu’autour d’elle, Gilberte Anastase Luce, qui a arrêté l’école, a quelques années de plus que lui et porte des boucles d’oreilles en plastique bleu ciel. Une nymphe sortie de nulle part, cette Gil. Libre sans en faire une affaire. « Elle ouvrait une brèche dans le conformisme du bourg. (…) C’était léger. La vie circulait librement. Elle était pleine de rayons, d’étalages, de fraîcheur, de rivière, de soleil. C’était ouvert en grand. » Rien ne lui paraît digne d’un réel intérêt, sauf le mystère de la sexualité qu’elle n’en finit pas d’essayer de percer. Avec le gérant de la supérette, dans la réserve, à « l’heure des mémés », avec des inconnus en costume, avec le facteur, avec des gars de passage – mais pas avec Felix, qu’elle appelle « le garçon ». Ses ébats la rendent légère.

Le temps est suspendu dans une vanité moite. « Gil devait s’attendre à ce qu’il se passe quelque chose. » Mais quoi ? Aucune idée. On ne peut imaginer que les deux héros de Court-vêtue aient un quelconque avenir. Ils ne sont que présents, saisis par la force de la littérature dans leur authentique complexité. Ils ne partent pas en vacances, ne quittent pas le bourg, évoluent dans un espace répétitif et abyssal à la fois : celui du passage à l’âge adulte. Felix devient un homme, physiquement, puis lorsque des pulsions nouvelles naissent dans sa tête et dans son ventre. Il aimerait savoir « comment ça fait ». Gil lui montre des revues spécialisées. Ils s’assoient l’un près de l’autre sur le lit, tournent les pages, leurs yeux s’habituent, assimilent, comparent. Puis ils partent d’un grand éclat de rire. Rien n’est vraiment sérieux. Felix est amoureux, de cet été, de cet endroit, de Gil. C’est une équation à aucune inconnue : « l’accord mystérieux entre un lieu et une fille ».

Un jour, Felix suit Gil jusqu’à la rivière, la surprend dans les bras d’un homme aux fesses blanches et plates, le pantalon aux chevilles dans l’herbe haute. La nuit lui fait mal, le jour aussi, voir et ne pas voir déchaînent des pensées et des images qui débordent.

Même l’été a une fin. Un jour, Gil ne rentre pas. Court vêtue est un roman en forme de tableau impressionniste. On y lit la mort lente et terrible de l’enfance, l’éternité des rites de passage, le drame irréparable du temps qui fuit, l’exorcisme sublime de la perte par les mots.

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Marie Gauthier, Court vêtue, Gallimard / Collection blanche, 112 pages.

2 commentaires sur “Impressions d’été : le premier roman de Marie Gauthier

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