Rétrospective

Matins d’automne, nuit d’octobre, nuits de novembre

À l’aune des sombres et récents événements, une phrase m’est revenue en mémoire, ainsi qu’à plusieurs de mes connaissances virtuelles, qui se sont hâtées de lui redonner ses lettres d’actualité. Dans Cyrano de Bergerac (peut-être ?), Edmond Rostand écrit que « c’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ». Beau, noble, courageux et parfois imprudent, de croire à la lumière lorsque tout s’éteint. Ainsi s’est déroulé mon automne. Feuille d’abord roussie accrochée à une branche d’arbre urbain, recroquevillée, tombée, devenue poussière ou tapis d’humidité. Les jours sombres, hélas, étendent leurs tentacules dans mon cerveau aussi vivement que sur l’écran de télévision.

J’ai entendu Rostand, j’ai cru. Il y eut un voyage à Budapest, juste à la charnière de l’automne de l’Est, où j’ai couru dans toute la ville après les fantômes de mes chers aïeux putatif. Un voyage initiatique dans ce tourbillon d’Histoire jamais achevée, au bord du Danube, lieu de martyrs et de dîners romantiques. Même dans la sombre Hongrie d’aujourd’hui, les lumières brillent de mille feux. Et je m’y sens bien. Parmi tous ces vocables dont je n’entends pas le tiers du quart, à l’abri dans ma langue comme les Hongrois le sont dans la leur, nous nous comprenions alors, en anglais, en pensée, en frères européens curieux et éloignés.

IMG_7988.JPG

J’ai lu et vu, et regardé, et écouté, tout ce qui me tombait sous les yeux et dans le creux de l’oreille, au sujet de ma Hongrie, de leur Hongrie. Comme un examen de passage. J’ai noté des poèmes, tenté d’apprendre des mots, chéri tout ce qui me venait de là-bas, des cartes postales du pays perdu. Les Mémoires de Hongrie, de l’éternel Sandor Marai, ont éclairé la voie. Dans un tout autre registre, poussée par la curiosité des drames particuliers qui dégénèrent en tragédie, j’ai lu, dans son édition anglaise, le volume de Mémoires de l’amiral Horthy, l’homme au pouvoir en Hongrie entre 1919 et 1944, le réformateur maladroit du traité de Trianon, l’artisan malgré lui des massacres du Danube. Mémoires étranges. Mous, par certains aspects, émouvants, sous certains angles, tristes, tristes, lorsque l’on voit clair, enfin, dans l’aveuglement veule de Miklós Horthy.

Pendant scientifique à cette expérience en tête-à-tête : le précieux secours des travaux de Catherine Horel, historienne spécialiste de la chose, et sa biographie objective de l’amiral. De quoi corriger et jeter une lumière, bien cruelle, sur la chute de l’amiral, la déchéance finale, la participation hongroise au génocide. Ne pas se voiler la face. Je marche dans les pas d’une Histoire sanglante et crachotante. Est-ce ainsi que je les aime ?

Il y a eu Kaputt, de Malaparte, enfin lu in extenso après avoir assisté, à l’Institut culturel italien, à la soirée consacrée à Curzio et au Cahier de l’Herne qui lui est dédié. Kaputt, cette immense cocotte-minute où mijotent princes et parias, prisonniers du ghetto et geôliers de l’idéologie. Et, à la fin, ce sont les mouches napolitaines qui emportent le morceau. Lumière aveuglante, déchirante, de vérités contradictoires. Il fait nuit, nous avançons encore.

J’ai poursuivi Malaparte dans Technique du coup d’État, où j’ai appris et noté l’expression de « bovarysme insurrectionnel ». Que l’on en fasse, aujourd’hui, l’usage le plus honnête.

Plus à l’ouest, plus au sud, plus au nord : une relecture de Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être, dans un hôtel lyonnais avec vue sur un boulevard animé et un ciel « bas et lourd ». La découverte de la prose légère, elle, de Dominik Tatarka, slovaque à Paris, liquide et fantasque, plein de clichés et de bizarreries pour rien, du Modiano sous le pont Mirabeau. Cela s’appelle, avec élégance, Une Saison à Paris.

Coule et coulera la Seine. Loin, sur le Danube, j’ai beaucoup appris du petit livre de Françoise Pons, Hongrie, l’angoisse de la disparition, paru chez Nevicata dans la collection « L’âme des peuples », fournie et tout à fait recommandable. J’ai eu la joie d’entendre madame Ibolya Virag parler de Márai aux côtés de Sylvie Germain, lors d’une causerie à l’Ecume des Pages. Pest, Terezvaros, Saint-Germain-des-Prés, la boussole s’emballe.

István Bibó, reconnu pour ses qualités d’analyste politique, ministre de Hongrie durant les frêles années d’après-guerre : Misère des petits États de l’Europe de l’Est m’avait été conseillé par un spécialiste passionné du tropisme de l’Est. Une lecture dense, prenante, exigeante, qui livre à celui qui l’entend des prophéties pas toujours périmées.

Béla Tarr, enfin : au cinéma, Les Harmonies Werckmeister ont fait des noeuds avec mes tripes et mes veines, une grande douleur a enflé en moi, qui se résorbe doucement. Béla Tarr, semblant se détacher du monde, s’arranger comme il le peut avec son art, son encombrante vision décadente et surréaliste, à l’heure où il faut avant tout parler politique.

IMG_7873.JPG

Il y eu d’autres émois. À Paris, une visite à Paris Photo, la veille de son ouverture officielle, m’en a mis plein les yeux. La file d’attente le long du Grand Palais (et le prix, exorbitant, dit-on, du billet d’entrée) valent bien quelques concessions. Une ville miniature meublée entièrement de galeries des quatre coins du monde. La tête vous tournera, très vite, prenez-y garde, prenez-en note, pour l’automne prochain.

J’ai aussi aimé pêle-mêle, en tous sens, pour l’amour d’aimer. L’homme irrationnel, de Woody Allen, que j’avais manqué à sa sortie – une affaire dostoïevskienne qui tourne mal. Et très peu de temps après, L’Avenir, de Mia Hansen-Løve, où Isabelle Huppert m’a rappelé, comme Joaquin Phoenix, mes années d’études en philosophie. Deux films au charme discret mais entêtant.

J’ai aimé Le Criminel, d’Orson Welles, où E.G. Robinson campe un chasseur de nazis. Nous ne sommes qu’en 1946 !

J’ai été très touchée par La Grande Guerre en demi-teintes, première traduction française du célèbre témoigne d’Edmund Blunden, un vrai talent balancé dans les tranchées et la boue, et qui en revient tout étonné de sa chance. L’honnêteté d’un artiste supplante les mots convenus du soldat.

Il y a eu Love, de Gaspar Noé, qui m’a chamboulée au plus profond. Le sexe et l’amour mêlés à la perfection, l’esthétique déchirante du couple impossible, de la douleur, d’une vie que l’on n’a pas choisie, bien qu’on n’ait pu faire autrement. Le piège. Et l’interprétation excellente de Karl Glusman. Monsieur Noé a fait une adepte.

Puis, il a fallu travailler. Pour un article, pour un livre, pour je ne sais quoi, j’ai admiré la rhétorique de René Girard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque. J’ai révisé un peu de Platon (Lysis), j’ai découvert un petit roman (par la taille) de Dostoïeski, L’Éternel mari, et un petit roman (par la taille) de Balzac, La Femme abandonnée.

IMG_8301

Curiosité, lumière, yeux grands ouverts. Dimanche prochain, je vous écris de Budapest.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s