Littérature étrangère

La Grande Guerre à l’heure du thé

Le témoignage d’Edmund Blunden (1896-1974) traduit pour la première fois en français

 

 

Plus rien ne peut étonner le second lieutenant britannique Edmund Blunden à son retour de France en 1918. Sauf peut-être d’avoir passé deux années dans les tranchées, enrôlé à dix-neuf ans au Royal Sussex Regiment, décoré de la Military Cross après les batailles d’Ypres et de la Somme, sans avoir subi d’autre blessure que des dommages psychologiques. Comment se fait-il que je sois toujours en vie, pense-t-il tout haut, tout en jurant de ne jamais remettre un pied sur le sol français. La guerre, il a donné.

Publié à Londres en 1928, devenu un classique du genre, Undertones of war parait pour la première fois en français sous le titre La Grande Guerre en demi-teintes aux éditions Maurice Nadeau, agrémenté d’un appareil de notes historiques précieuses. Celui que ses camarades avaient surnommé « Le Lapin » pour son agilité et sa polyvalence raconte le quotidien des soldats britanniques embourbés dans le premier conflit mondial. Sans emphase ni sensationnalisme, tout en ironie « british », humour et euphémismes, sans pacifisme militant (les faits y suffisent), il déroule ses souvenirs de paysages dévastés, des visions infernales où les maisons de briques rouges soufflées par les explosions ont des airs de couvre-théières et les églises de morceaux de falaises. Il y a le « grand » paysage, le no-man’s land gris et boueux, troué d’obus, et le « petit » paysage, celui de la tranchée et du boyau, changeant et dangereux, seul repère et unique horizon du soldat.

Son rempart contre la guerre, la violence et la mort, c’est la littérature. Poète, écrivain, éditeur et grand lecteur, proche de Siegfried Sassoon, sélectionné six fois pour le prix Nobel de Littérature, il puise sa force et ses références chez Shakespeare, Milton, Keats, Byron, Tennyson et bien d’autres.

À la question rituelle que l’on pose aux nouveaux venus (« Alors, y a-t-il des négociations de paix ? ») Le Lapin ne sait que répondre. Très vite, la guerre avale les hommes et ces derniers ne sont plus capables d’en concevoir la fin. Ils changent, peut-être pour toujours, au rythme des bombardements ennemis. La guerre d’usure trace ses sillons indélébiles dans le coeur et sur la chair. Les humeurs changent. La peur dévore tout. Blunden et ses camarades ont parfois plus peur de leurs propres canons que de ceux de la tranchée d’en face. La confiance se délite. L’idée même de bâtir un toit au-dessus de leurs têtes leur semble dérisoire. Dans son « apprentissage de la tranchée », Blunden note : « L’homme est un splendide animal, à chaque fois que cela possible ». Et cela est possible, de temps à autres. Lorsqu’un caporal l’invite à partager son chocolat, chauffé sur une bougie de suif, alors que des poutres et des amas de boue leur tombent sur les épaules.

« To keep a stiff upper lip », (conserver son sang-froid, son flegme, garder en toute circonstance un visage impassible) telle est la définition de l’inimitable humour anglais, que l’on tente d’inculquer aux étudiants de littérature anglophone. On serait bien avisé de donner à lire, pour exemple, le texte d’Edmund Blunden. Lorsqu’il s’isole près d’une rivière pour manger sa tambouille, il est rattrapé, malgré le grondement lointain des canons, par une ancienne terreur : celle que les poissons l’observent du fond de l’eau. Lorsque l’état-major demande un rapport à sa compagnie, après un bombardement qui a coûté la vie à soixante hommes, Blunden signale qu’il ne s’agit là que d’une demande d’inventaire des pelles et des pioches du secteur. « Parfois, même les mitrailleuses avaient le sens de l’humour ».

Et pourtant, quelque part, une minuscule sorte de vie continue. Blunden rédige et envoie des poèmes à un éditeur londonien. Ceux-ci sont présentés en appendice, et l’on ne peut que saluer leur sobriété.

La Grande Guerre, pour l’écrivain et poète Blunden, se mue en expérience symbolique, en séquence poétique terrible.

Qualifié de long poème en prose par la critique à sa sortie, l’oeuvre de Blunden peine en effet à se rattacher au genre romanesque. Les actions sont juxtaposées, les protagonistes des ombres, les lieux, un inventaire dantesque. Pour autant, il en émane une douceur atroce. La guerre, la mort, la destruction, sont traitées comme motifs poétiques, transfigurées par un style enveloppant et musical. On se croirait dans un salon. Quelque part grondent des canons, les bottes couvertes de boue sèchent sur une hypothétique et douillette moquette. Il est toujours l’heure du thé quelque part.

La Grande Guerre en demi-teintes commence et se condense en une phrase, manifeste pacifiste minimaliste et ricanement ironique devant l’horreur : « Je n’étais pas impatient d’y aller ».

Blunden-and-comrades-1.jpg
Blunden (assis, à droite) et ses camarades, Saint-Omer, juin 1917

 

Entre 1914 et 1918, 885 138 pertes militaires et 109 000 pertes civiles sont à déplorer pour le Royaume-Uni et l’Irlande.

Publicités

Un commentaire sur “La Grande Guerre à l’heure du thé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s