Philosophie et essais étrangers

Histoire d’un slogan : « America First »

Le 6 novembre prochain ont lieu les élections de mi-mandat aux États-Unis. Le renouvellement des 435 sièges de la Chambre des représentants et d’un tiers des 100 sièges du Sénat, est particulièrement attendu cette année, en raison des passions suscitées, déchaînées, par le président en exercice.

Qu’en pensent ceux qui pensent ?

J’ai lu dernièrement l’essai de Jason Stanley, professeur de philosophie à l’université de Yale, intitulé How fascim works, The politics of us and tem.

Plus qu’une réflexion novatrice et originale sur les systèmes politiques contemporains, l’auteur propose une généalogie philosophique du fascisme, structurée par des chapitres thématiques, qui font figure de programme idéal pour un éventuel leader fasciste en devenir.

  • La construction a posteriori d’un passé mythique, d’un âge d’or révolu, auquel il est constamment fait référence
  • Les instruments et les techniques de propagande, mensonge, falsification, fake news, art de parler aux foules
  • L’anti-intellectualisme, et la guerre déclarée aux médias, journalistes, universitaires et intellectuels
  • L’importance de la notion de hiérarchie – et de sa mise en oeuvre. Hiérarchie des genres, des races, des religions, des classes sociales, des origines, de manière à distinguer, dans la société, le groupe « nous » et le groupe « eux », « eux » étant bêtement et simplement les méchants.
  • La victimisation de « nous », qui seraient sans cesse et impunément menacés et persécutés par « eux »
  • La justification, a posteriori, du renforcement législatif et de mesures de coercition pour faire cesser cette prétendue persécution
  • L’insistance à créer des clivages à l’intérieur desdits clivages : la ville et la campagne, les traditions et la modernité, les rebelles et la force tranquille, le bavardage et le silence
  • La nécessité de « les » rééduquer, de force, par le travail. Ces profiteurs !

 

Le schéma est corroboré par des exemples tirés tant des tristement fameuses années 1930 et 1940 que d’événements plus récents, comme l’Apartheid en Afrique du Sud, le génocide rwandais, les mouvements populistes et conservateurs en Europe de l’Est, la crise des Rohingyas…

Ce qui retient notre attention, outre le rappel utile que l’auteur nous fournit, c’est l’histoire du slogan trumpiste, « America First ».

 

America_First_Committee

 

Dans les années 1930, l’héroïque aviateur Charles Lindbergh est la figure de proue du mouvement « America First » : une Amérique forte, libre, indépendante, opposée à toute intervention dans le conflit mondial qui vient d’éclater en Europe. Dire « America First », en 1939, c’est dire « qu’ils se débrouillent ». En 1939, Lindbergh publie dans le Reader’s Digest un article : « Aviation, Geography and Race », dans lequel il écrit :

« It is time to turn from our quarrels and to build our White ramparts again. This alliance with foreign races means nothing but death to us. » (Nous traduisons : « Le moment est venu d’oublier nos querelles et de reconstruire les remparts de la race blanche. L’alliance avec les races étrangères ne nous apporte rien, elle nous conduit à la mort. »)

Au nom de la préservation de la « race blanche », pas question de faire la guerre à l’Allemagne nazie.

Stanley ajoute qu’aux États-Unis, dans cette période, « America First » est le visage même du fascisme à l’américaine, résultat du climat anti-immigration qui règne depuis l’Immigration Act de 1924. Ce dernier avait eu pour but et pour résultat de limiter l’immigration de manière drastique, et l’opinion publique approuvait ce changement, notamment s’il permettait aux États-Unis de se prévaloir contre une immigration massive venue d’Amérique du Sud et d’Amérique Centrale : non-européenne, non-blanche, ainsi que d’un afflux d’Italiens, réduit de 90% après le vote de la loi.

En 2016, le slogan renait dans les discours de campagne du candidat Donald Trump. La référence à Lindbergh a été gommée, de même que le souvenir des réfugiés juifs et européens accueillis par les États-Unis à partir du début des années 1930.

Quelles valeurs partageons- « nous », qui nous permettraient de ne pas contribuer à une telle division de la société, où un groupe est institutionnellement dressé contre un autre ? Stanley rappelle que la curiosité, l’altérité, la connaissance de soi, de son histoire, et de l’autre, forment des remparts infranchissables à tout désir de cloisonnement. Dévouement, solidarité, sacrifice pour la liberté. Autant de valeurs universelles qui ont engendré et permis, entre autres, le Débarquement du 6 juin 1944.

 

 

Jason STANLEY, How fascim works, The politics of us and them, Random House, 240 pages.

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