Littérature francophone

Michel Onfray, la faucheuse et moi

« La neige

Tombe

Comme moi »

 

Michel Onfray a été victime d’un infarctus et de deux accidents vasculaires cérébraux. J’ai subi un AVC en 2013 à l’âge de 21 ans, resté inexpliqué pendant plus de 5 ans. Je suis au moins d’accord avec lui sur un point : on ne « fait » pas un AVC, on le subit. Mais j’étais armée pour lire son dernier livre, Le deuil de la mélancolie, un « manifeste vitaliste » sur son deuxième (et, espérons-le, second) accident.

Dédié à deux célébrités télévisuelles, le texte se compose d’un long réquisitoire contre les médecins qui passèrent à côté du diagnostic, l’envoyant qui vers un ophtalmologiste pour un problème de vitré, qui effectuer le dépistage du cancer de la prostate, de notes prises sur son iPhone à l’hôpital, et d’un éloge funèbre de sa compagne, Marie-Claude, emportée par un cancer en 2013. Le procédé est on ne peut plus casse-gueule. Écrire sur la maladie et sur le deuil, citer Marc-Aurèle, et retomber sur ses pattes n’est pas donné à tout le monde. Raconter l’inimaginable l’est encore moins. Onfray parle d’une « perforation », d’un clou d’obsidienne planté dans son crâne à l’image des sacrifiés aztèques, multiplie les images, s’efforce de photographier l’invisible. Ne se rend finalement pas à l’évidence : les dommages causés par une attaque cérébrale appartiennent au domaine de l’ineffable. Pire encore, il détourne le regard de son sujet, ne se donne pas pour défi de dire l’indicible.

Connaître l’effroi de ne plus rien connaître, de ne plus se reconnaître, de ne plus maîtriser son corps, ses réflexes, ses connaissances, sa mémoire, son langage, n’est-ce pas une expérience qui, pour un écrivain, pour un créateur, touche au sublime ? Onfray passe son chemin. Il préfère s’attarder au stade du témoignage, remplir ses pages de remarques qui susciteront, chez les lecteurs, l’irrépressible besoin de répondre « moi aussi ». Car qui n’a pas expérimenté au moins une fois, sinon par procuration, l’incompétence, l’ignorance, l’arrogance et la mauvaise foi d’une partie du corps médical ? Qui n’a pas le souvenir d’un appel au SAMU qui tourne à la plaisanterie dadaïste ? C’est malheureux, c’est terrible, on en meurt, mais Onfray, lui, n’en est pas mort. Moi non plus. À la rage de vivre qu’un hématome cérébral distille dans les veines, il préfère l’anecdotique et la rancoeur. Il en veut aux médecins, habilement anonymisés, il en veut à ceux qu’il croyait ses amis et qui ont fui devant la mort, il en veut à ceux qui ne comprennent pas et à ceux qui comprennent, à ceux qui ne disent rien et à ceux qui parlent trop, il en veut aux bons sentiments, il en veut aux lieux communs, aux formules toutes faites, aux voeux de rétablissement, aux charognards, aux insensibles et aux hypersensibles. Peut-être que la perspective de s’aventurer sur le terrain de l’inexplicable contrarie son athéisme. Peut-être n’a-t-il jamais supporté d’être le jouet d’un hasard qui échappe à la science, à la merci d’un caillot de sang de quelques millimètres et capable de l’envoyer brinquebaler dans l’orbite de la faucheuse pour le restant de ses jours.

À sa sortie de l’hôpital, alors qu’il chancelle mais marche sur ses deux jambes, un cercueil métallique monté sur roulettes et poussé par un employé de la morgue le double en cliquetant. Depuis, le cercueil, vide, le suit partout, précédé par son cliquetis inimitable. Probablement la meilleure trouvaille de ce manifeste vitaliste poussif. Onfray, prêt à vivre ses neuf vies, se résout finalement à boire moins et à manger mieux. Espère-t-il vraiment mourir en bonne santé ?

 

9782221219546ORI

Michel Onfray, Le deuil de la mélancolie, Robert Laffont, 128 pages.

 

En fait, Thérapie Taxi a tout compris sans le savoir.

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