Littérature francophone

Pourquoi les hommes marchent seuls sur la plage

« Vivre au jour le jour avec le même vent à respirer / le même pain au bec »

Ces vers, en début de recueil, accrochent l’oeil et l’attention. William Cliff est devenu mélancolique, triste comme un pinson devant la fuite du temps, mais il n’a pas fini de chanter. Un peu moins de quatre-vingt poèmes composent Au Nord de Mogador, un titre parisien et exotique à la fois, pour un poète de la Belgique noire et des trains cahotants. Il pleut, souvent, sur les places, aux petites fenêtres, dans les plaines et le long des vitres des wagons de la SNCB, la Société Nationale des Chemins de fer Belges.

Parce que « le tombeau toujours comprendra le poète », nous sommes promenés par une langue précise, agile et désuète, entre le jardin d’Eden et le volcan d’Empédocle, du Dôme de Milan à une cave de Manhattan où cuisent des oeufs, par des vers mélomanes où le sacré côtoie la banalité d’une panne d’électricité.

Tout s’enchante d’une belle et grande lumière blanche, la lumière des jours de pluie, dans le Nord. Le cru, le puant et le sublime de l’être humain sont enchâssés solidement, mis en rimes, et ces humains, toujours aux grands yeux tantôt méprisants, tantôt fascinants, William Cliff les arrête dans la rue par une syncope, les photographie de dos, les filme alors qu’ils leur parle, dans un avion pour Philadelphie ou sur un quai de gare. Il leur transmet des déclarations éperdues, chantées par un essaim de mouches, qu’ils boivent de la mauvaise bière, caressent des enfants de leurs gros doigts terreux ou chantent le Kyrie Eleison dans un choeur de cathédrale.

La poésie, comme la photographie, est un art perdu pour le profane. Pour les survivants et les artistes, elle est tout un monde, imprimé d’abord sur deux yeux, puis par deux mains. C’est ce dont a l’air Au Nord de Mogador. Un autre monde, brodé tout contre le nôtre, où l’on marche sur la plage sans penser au temps qui fout le camp. Où l’on rencontre la planète entière à des comptoirs encombrés, au bout des voies de chemin de fer. Le tout scandé par des vers de circonstances, à la profondeur définitive.

« Et quand sera venue la fin de cette fête

aurez-vous deviné ce que c’est qu’un poète ? »

 

William-Cliff

 

William Cliff, Au Nord de Mogador – Le Dilettante, 121 pages.

 

 

Publicités

Un commentaire sur “Pourquoi les hommes marchent seuls sur la plage

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s