Philosophie et essais francophones

« L’énigme Tolstoïevski » : Un nouveau tour de magie de Pierre Bayard

Comment ? Vous ne connaissez pas Tolstoïevski ? L’auteur d’Anna Karénine, des Possédés, de L’Idiot, rendu célèbre par Guerre et Paix et Crime et Châtiment. Sa principale caractéristique : une maîtrise parfaite de l’ubiquité et du dédoublement de personnalité, associées à une productivité littéraire impressionnante. Ces dons, en particulier les deux premiers, sommeillent en chacun de nous et font surface au moment où, de préférence, nous avons la tête ailleurs. Un coup de foudre, un coup de folie, un mouvement de haine, un élan d’empathie… Qui sommes-nous vraiment quand nous ne sommes pas tout à fait nous-mêmes ?

Disons-le dès maintenant, c’est à un nouveau spectacle de prestidigitation littéraire que nous convie Pierre Bayard, magicien de son état. Il y a un truc, évidemment.

Ce truc, pour qu’il reste discret, a été posé en exergue à L’énigme Tolstoïevski. Borges, autre adepte de l’abracadabra, écrit à propos du roman russe que « cette liberté totale finit par rejoindre le désordre total. »

Et pour cause. Chez Tolstoïevski, âme russe chargée de toutes ses majuscules tourmentées, on est amoureux tortionnaire, assassin par charité, passionné de travers, guerrier convaincu par l’autre camp, on est tout, on n’est rien, et bien pire, plusieurs à la fois.

Citations à l’appui, Bayard parcourt l’oeuvre de Tolstoïevski à la recherche d’indices, de ces moments de décrochage, il passe à la loupe les sentiments et l’âme des personnages. Puis, de personnages à personnes, il ne reste qu’un pas.

 

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Horreur !

L’amour dépasse la volonté, et le désir n’a pas de personnalité profonde. La Natacha de Guerre et Paix l’illustre à merveille : chez Tolstoïevski, les sentiments amoureux mettent en valeur une multiplicité horizontale de la personnalité, tributaire du passage du temps. Qui était cet Autre qui aima, se demande-t-on, des années plus tard, en croisant fortuitement l’objet déchu de notre passion. Il arrive aussi que le temps n’ait pas le temps de faire son ouvrage, et que se superposent – mais dans quel ordre ? – les passions, phénomène en lui-même contradictoire, puisqu’une passion est supposée prendre toute la place. Les personnages de Tolstoïevski se tordent les mains, s’élancent sur des champs de bataille, se suicident, trahissent et se trahissent ; la douleur est trop grande et trop étrange lorsqu’il faut se résoudre à mettre un terme à l’idée que nous ne sommes qu’un seul être.

L’ambivalence freudienne, puis les constructions théoriques de la deuxième topique (le moment où Freud « invente » le conflit entre Eros et Thanatos) ne suffisent pas, selon Bayard, à rendre raison des comportements observés dans la vie et l’oeuvre de Tolstoïevski, cet homme capable de perdre des fortunes au jeu et de construire des logements sociaux pour les défavorisés de son village. Les lecteurs et les critiques sont prévenus : il ne faut pas tenter d’humoristiques scissions de Tolstoïevski, ni d’improbables synthèses de notre Moi. À la place, Bayard examine, cherche, pose les questions qui fâchent, « tente d’expliquer pourquoi il nous arrive parfois de faire n’importe quoi » et « se demande s’il ne conviendrait pas d’acquitter les criminels quand ils hébergent en eux plusieurs personnes ».

La haine de soi, la méchanceté gratuite, le suicide, l’auto-agression, le meurtre, les moments où l’on se sent « hors de soi », la jalousie, l’infidélité, la culpabilité, le rachat, l’humiliation, ces motifs littéraires, signatures du grand roman russe, confrontées à la psychanalyse freudienne, ressortent inexpliquées. À moins qu’à l’appel désespéré « Je ne sais pas ce qui est vrai : lui ou moi », une troisième voix murmure « les deux ! ».

Essai brillant, cercle vertueux et joyeusement aporétique, L’énigme Tolstoïevski devrait déjà figurer au rang des classiques de l’essai critique. On n’a jamais proféré autant de vérités qu’en feignant de dire n’importe quoi.

 

 

Pierre Bayard, L’énigme Tolstoïevski – Éditions de Minuit, 161 pages.

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