Littérature étrangère

Hollywood lost in translation : Le roman d’un homme perdu, par le scénariste Alfred Hayes

« Je voulais me perdre. Je voulais m’effacer. Je voulais un endroit susceptible d’extraire de mon corps le venin de la douleur. Je retournais à New York. »

Après avoir laissé toutes les lumières allumées dans sa grande maison californienne, Asher se fait la malle. Il avait été marié, heureux, riche, couvert de contrats, de dollars, d’honneurs, d’amis, et puis, petit à petit, comme un rictus sur le visage de sa femme, il avait commencé à disparaître. Il a cinquante-et-un ans, il saute dans un avion.

Deux pages d’introduction suffisent à reconnaître la patte d’Alfred Hayes (1911-1985), romancier discret et scénariste remarqué par l’académie des Oscars. Servi par une traduction minutieuse et sensible, C’en est fini de moi ressemble à un dernier scénario, impossible à tourner, laissé derrière lui par un homme en fuite, rattrapé par le temps.

C’est un déserteur qui atterrit à New York. « On prévoyait de la pluie. Moi, je ne prévoyais rien. » Il s’installe dans une suite trop chère, donnant sur Central Park. Déserteur déserté, Asher a des airs de Jay Gatsby en cavale. Il contemple l’impensable : la ville de son enfance, la ville où il croit avoir caché le secret de sa jeunesse, s’étaler sous ses pieds. La ville paraît à certaines heures peuplées de fantômes. Asher égrène les noms de ses amis morts, feuillette un album de photos. « Rien de mémorable ne s’était passé ». Ce qui devait être important, à l’ouest, en Californie, sur les grands écrans mangeurs d’hommes, est englouti dans un silence cotonneux. On prévoit de la neige.

Il faut pourtant repartir de quelque part, vers quelque part. Visite à la vieille tante Dora, veuve et propriétaire d’un téléviseur : « quand on est vieux, il y a toujours trop de place ».

C’est peut-être à ce moment précis que l’angoisse et la solution étreignent de concert Asher, créature recrachée par Hollywood. Il lui reste un vague neveu, à New York, qui « lui aussi veut écrire ». Soupirs. Visite solennelle au jeune Michael, génie déplumé, Rimbaud sans verve, vingt-six ans au compteur, et pas grand-chose d’autre. Asher ne sait pas quoi lui dire. Il y a plus important : « Le crépuscule, comme un genre de suie, suintait du ciel. »

Alfred Hayes crée, tisse, resserre son sens inouï de la mélancolie climatique. Les sensations, le temps qui s’écoule, assourdissant, dans un sablier imaginaire, sont au premier plan ; le jeune premier, sa copine, ses ambitions colorent vaguement la toile de fond. C’est du cinéma populaire en négatif.

Michael claque la porte de la suite, il n’a rien obtenu. Asher se ressert un verre, il cherche ses mots pour se décrire, on sent que l’exercice ne lui est pas familier. Il trouve « hiatus » : quelque chose ne suit plus dans la course infernale du temps, quelque chose de lui s’est détaché en cours de route. Le début de la fin, la fin du temps où les choses qui importaient continuent d’importer.

Le quinqua californien est plein de ressources. Il embauche Michael pour l’accompagner dans un pèlerinage glauque à travers la ville, une entreprise de résurrection que le garçon semble ne même pas saisir – ou trop bien. Asher veut juxtaposer passé, présent et futur, au mépris total de l’espérance de vie moyenne des hommes et des bâtiments.

Là entre en scène l’inévitable jeune femme aux dents blanches et aux cheveux brillants, prénommée Aurora. On jurerait qu’elle n’existe même pas. Trop habitué aux trucs de Hollywood, Asher, après tout, sait qui faire entrer et sortir du champ au moment opportun.

Il rêvasse en les regardant roucouler. « Peut-être seraient-ils les derniers à être jeunes. » Les mourants doivent nourrir ce genre de pensée réconfortante. Asher, pas tout à fait mourant, envisage un temps de jouer au Portrait de Dorian Gray avec Michael. Sans grande conviction. Il tente le scénario de Lolita avec Aurora. Il y a des failles dans les dialogues. Quand ils vont voir tous les deux au cinéma un polar français des années 40 ou 50, elle lui demande « si tu avais tué quelqu’un, tu me le dirais ? »

Il répond que non, sur le ton de Gabin, à tous les coups. Sanglots de la jolie fille. Modiano, Clouzot, Bardot traversent l’Atlantique. Elle reprend du pop-corn et tout rentre dans l’ordre.

Presque tout. Asher a perdu la main sur les scénarios, ceux destinés au grand écran comme ceux, cruels et raffinés, de l’amour et de la vie. Le présent vient tuer le passé avec un raffinement de tortures. C’en est fini de moi est un suicide new-yorkais, neigeux, menteur, factice, anachronique. Le vent glacé souffle sur un tas de cendres.

Aurora et Michael quittent le plateau. Intérieur jour, Asher se réveille dans sa suite. Et maintenant ?

 

New York City - Winter - Snowy Night in Midtown---XL.jpg

 

Alfred Hayes, C’en est fini de moi, traduit de l’anglais (États-Unis) par Agnès Desarthe – Gallimard/Du monde entier, 201 pages.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s