cinéma

The Honeymoon Killers, le film dont vous êtes le complice …

Leonard Kastle a quarante ans lorsqu’il décide de s’aventurer dans le monde du cinéma, et surtout, de faire tout, tout seul. Compositeur d’opéra, librettiste reconnu aux États-Unis, il n’y a que la bande-originale qu’il choisit de déléguer … à Gustav Malher.

The Honeymoon Killers (1969) est le récit d’une histoire vraie, celle de Martha Beck et Raymond Fernandez, les « lonely hearts killers » ayant sévi dans les années 1940. Incarné par Shirley Stoler et Tony Lo Bianco, le couple s’est rendu célèbre pour ses nombreuses arnaques sentimentales, couvrant le large spectre de la délinquance, du simple mensonge (Martha se fait passer pour la soeur bienveillante de Raymond), au meurtre.

The Honeymoon Killers est l’unique réalisation de Leonard Kastle. On spéculera sur les raisons qui l’ont poussé à se plonger dans ce fait divers, on s’interrogera sur son implication personnelle (émotionnelle, psychologique, les deux) dans l’affaire, et sur les raisons de son passage éclair derrière la caméra. On spéculera, en vain. The Honeymoon Killers est un film culte, et ce ne serait pas lui faire offense que de considérer qu’après tout, Kastle y a concentré tout son génie. Entreprise de démolition de tout espoir en l’homme, et en la femme comme avenir de l’homme, piétinement des sentiments, danse macabre amoureuse, le tout finissant sur la chaise électrique. Quand le mot « fin » s’imprime sur l’écran, on cligne des yeux plusieurs fois.

 

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Dès les premières scènes, ce qu’il convient d’appeler le style Kastle déroute. Son cadrage est plus symbolique que figuratif : anatomique, chirurgical. Il ne filme pas des Hommes, il filme des bouches avides, des dents gâtées, des ongles sales, des mains boudinées qui se referment sur des assiettes de biscuits rances … Rapport d’autopsie. On voit des visages à demi coupés, des corps qui sortent du cadre, des gros plans vulgaires sur tout ce que les femmes, en particulier, peuvent avoir de répugnant. À cet égard, The Honeymoon Killers, film dépourvu de tout érotisme – à l’exception, peut-être, de quelques tendances fétichistes morbides – est un anti-blason. L’exercice courtois qui consistait à louer en dizaines de vers rimés la cheville, le poignet, un grain de beauté ou une mèche de cheveux de la femme aimée, idéalisée, pure et inaccessible, est profané. Martha est grasse, avide de sexe, de nourriture et d’argent, elle est décoiffée, mal habillée, ivre, elle se donne sans retenue à « son » Ray.

 

La dernière scène, étonnamment, renoue avec un usage plus classique de la caméra. Un travelling arrière, lent, parfaitement symétrique, qui semble ne servir à rien, montre Martha et une employée de la prison où elle est détenue. Et c’est tout. Une phrase documentaire nous apprend, sur écran noir, l’exécution de Martha et Raymond au pénitencier de Sing Sing.

Par un tour de l’esprit qui m’est personnel, ce travelling arrière trouve une parenté dans La splendeur des Amberson (Orson Welles, 1952). Dans la seconde moitié du film de Welles, une scène montre George, le fils de famille désormais ruiné, agenouillé, demandant pardon à Dieu puis à sa mère. Travelling arrière, élargissement du champ, on cherche des yeux la corde nouée, le tabouret, le revolver, le flacon de véronal … Rien du tout ! Orson Welles cherchait-il à montrer l’incapacité de Georges à se conduire en homme ? C’est une autre question, moins épineuse, peut-être plus passionnante…

 

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Le détournement de la technique cinématographique, dans le film de Kastle, a une autre portée. Car derrière le viseur de la caméra et devant l’écran où est projeté le film se trouvent deux regards différents, dans leurs attentes et dans leurs réactions implicites.

Qui est l’oeil qui regarde Martha et Raymond monter leurs arnaques aux sentiments ? Qui n’intervient pas lorsque Raymond se saisit d’un marteau ? Un oeil qui ricane. Un oeil complice des meurtres, des mauvais tours des uns et des autres. Car, en définitive, personne ne sort gagnant de cette série de lunes de fiel. Ni les victimes, ni les bourreaux : ni anges, ni héros sanglants sublimés par un idéal quelconque. Le seul idéal dont il est question est, comme par hasard, celui convoqué par Martha : posséder une villa en banlieue. En miroir, l’idéal patriotique de Delphine Downing, jeune, riche, mère d’une petite fille, et maîtresse secrète de Raymond, fait figure de mauvaise farce jouée à la pauvre Martha, réduite au rôle de chaperon, ménagère de plus de cinquante ans, dévorant tout sur son passage avec la même rage que Saturne ses enfants.

En un mot, ce qui meut les deux protagonistes, dans le film de Kastle comme dans les annales judiciaires américaines, c’est l’argent d’un côté, la jalousie de l’autre. Le spectateur, à qui il n’est jamais donné l’occasion ni le temps de s’identifier à aucun personnage, de s’apitoyer sur aucune victime, est forcé d’en être complice. Et d’apprécier le film. Mais quel film ?

 

 

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