Brouillons

Le 11 novembre, en attendant …

C’est en fixant des yeux la borne de l’arrêt de bus, un sac plein de courses alourdissant mon épaule droite, que je me suis posé la première question. Il tombait un crachin collant, la limite pluie-neige se situait entre le 43 et le 45 de la rue de Rennes, le bus n’arrivait pas. Des gens déferlaient sans cesse sur le trottoir, bras augmentés de parapluie chatoyants en aluminium flexible, retournés une fois sur deux par l’air chaud émanant de la bouche de métro. Les anoraks ruisselants succédaient aux chapkas ramollies et aux lainages détrempés. L’automne avait surpris Paris, il n’avait pas fait si mauvais depuis longtemps. Pourtant on s’arrêtait toujours avec le même enthousiasme pour prendre une photo de l’église Saint-Germain, avec la devanture des Deux Magots à peine visible au fond, cachée par un rideau de pluie sale et l’écume d’un troupeau suant de voitures au radiateur en branle. Les mêmes sourires qu’en plein printemps fendaient les visages gris du peuple indivisible des passants parisiens, saupoudré de touristes. Les mêmes sourires qu’un jour de soldes s’échangeaient, l’après-midi du onze novembre, et dans la vitrine de la pharmacie d’en face, on étiquetait une publicité vantant un remède contre la déprime saisonnière. Quelques gouttes de millepertuis, un arôme de miel, un emballage rassurant, tel serait le sésame des clients qui se fabriqueraient sans doute un petit coup de blues pour avoir l’occasion de s’offrir ces minutes d’attention vendues en flacon de deux cent millilitres. 
Comme tout est une question de contrastes et d’équilibres, je me demandais, en fixant toujours la borne de l’arrêt de bus, ce que tout ce monde pouvait cacher en lui de ressources, de joies, d’oasis de pensées intactes, invariablement positives et fertiles, de festivités inoxydables, pour n’être pas atteints par ce qui ne pouvait porter d’autre nom qu’une journée de chien parée d’un temps de chien. Le refuge salutaire d’une porte cochère sous l’averse. Je n’avais rien d’autre à mettre sur la table. Et les sourires, et les éclats de voix, et les conversations, et les anoraks passaient et repassaient, sautillaient et vivaient. 
Nicotine, venlafaxine et mirtazapine, tel était le nom de code de mon équilibre. Ce qui m’empêchait de jeter à terre mon sac humide, d’arracher le bonnet de mon voisin ou les yeux de ma voisine, ce qui me retenait de partir en courant, ce qui m’avait permis d’arriver jusque là, devant cet arrêt de bus. Mais les autres ? On ne pouvait décemment pas soupçonner tout le monde de détenir du bonheur en gélules. On pouvait affirmer, si un comptoir de bar ou un dîner ennuyeux se présentaient, que les Français prenaient trop d’antidépresseurs, sans bien savoir qui étaient ces Français et quels étaient ces antidépresseurs. Je suivais maintenant leurs yeux qu’aucun tranquillisant n’avait éteints. Je pouvait mentalement dessiner l’arc de leurs lèvres s’entrouvrant pour désigner une enseigne ou un monument. Aucun porteur de parapluie ne sentait autant que moi le diazépam à plein nez. Beaucoup avaient le nez bouché, ce qui ne changeait rien à l’énigme, ni à leur joie de vivre. 
À Paris, un onze novembre fidèle à ceux que l’on imagine en ricanant au mois d’août, avais-je assisté à une procession particulière de bienheureux, rescapés d’un naufrage, sauvés d’un ouragan ? La vie me sonnait aux oreilles comme un essaim de frelons enivrés. Et dans le bus plein à craquer, aussitôt que les mains s’étaient agrippées aux accoudoirs sales, le grand bavardage muet et fanfaron des heureux reprenait. Ce qu’ils détenaient ou ne détenaient pas, ce qui les attendait chez eux, enfer, train de banlieue, misère ou ménage à faire, contrastait à ce point avec un bus bondé lancé sur un boulevard un jour de pluie que c’en était déconcertant. 
Mes chaussures avaient fait des traces sur la moquette quand j’avais atteint mon propre appartement. Aucune joie particulière ne se cachait dans un coin. Aucun malheur non plus. La pluie faisait tinter ses harmonies rythmiques sur les vitres et les gouttières. On entendait au loin des concerts de klaxons. Quelqu’un, à deux rues d’ici, devait être trempé et loin encore de chez lui, un autre recevrait sur son pantalon des éclaboussures sales au passage d’un taxi. Nicotine. Venlafaxine. Mirtazapine. Comme de petits chiens dociles, elles se pelotonnaient autour de moi, me demandaient silencieusement ce que j’étais allée faire dehors. Il faudra leur dire qu’on peut vivre et survivre sans elles. Elles ne me croiraient pas.  
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