Littérature étrangère

Le dernier des yakuzas : la biographie d’un truand old school

Jake Adelstein, journaliste d’investigation et auteur de Tokyo Vice, Un journaliste américain sur le terrain de la police japonaise (Marchialy, 2016) est officiellement devenu prêtre bouddhiste le 28 mars 2017. Ses liens plus qu’étroits avec la culture japonaise l’ont mené à enquêter sur les mythiques yakuzas. Leur histoire, au fil des cent dernières années, marquée par le deuxième conflit mondial et la défaite du Japon, les raisons pour lesquelles ces organisations mafieuses ont été tolérées, portées au pouvoir, parfois, il la raconte, sources anonymes à l’appui, provenant d’avocats, de policiers, de procureurs et de yakuzas eux-mêmes. « Attendez-vous à la trahison, mais ne faîtes pas de vous un traître » commande le code d’honneur d’une des branche de l’organisation.

Dans le dernier des yakuzas, son nouvel opus, il se trouve chargé, au cours d’une négociation serrée, de rédiger la biographie de celui qui se faisait appeler « tsunami », un certain Saigo. « Faire affaire avec des yakuzas, ou d’anciens yakuzas, revient à traverser un champ de mines après s’être envoyé trop de saké. » Visiblement, Adelstein ne craint pas de renouveler l’expérience. Adoptant le ton et le style de ces hommes roulant des mécaniques en Mercedes noire, il raconte.

Tous groupes, sous-groupes et ramifications confondus, les yakuzas représentent environ 39 000 personnes au Japon. Le plus grand syndicat du crime de l’archipel. Pour la majorité, leur code d’honneur remonte au milieu des années 1940, quand le mot d’ordre donné aux Japonais était de se battre jusqu’au dernier contre les Américains. Par peur de la contamination communiste, les forces d’occupation autorisent, après 1945, le Japon défait à former un corps de police, d’inspiration extrême-droitière et nationaliste.

L’histoire personnelle et familiale de Saigo traverse un océan et se confond avec l’histoire du monde. Sa mère est d’origine américaine, lui et ses frères et soeurs ne savent pas manier les baguettes, il grandit entre un père traditionaliste et un penchant pour les hamburgers, mais ne situe pas là la cause de son adhésion à l’Inagawa-kai. Grand gaillard peu assidu à l’école, incapable de se couler dans le moule inoxydable de la société japonaise, il trouvait simplement « beaucoup plus marrant de jouer les bandits que les employés de bureau. »

Il se tourne un temps vers la musique, comme guitariste dans un groupe punk devenu culte au Japon, quelque part entre Kiss et les Sex Pistols. Dans sa petite ville, Machida, surnommée le Detroit du Japon pour sa criminalité et son inventivité musicale, la vocation de « tsunami » se confirme. Il a 14 ans, le plaisir d’emmerder tout le monde l’emporte sur toute forme de considération idéologique. Pour celui qui se présente à son biographe comme un ancien yakuza exemplaire, la suite est à l’avenant. Il s’achète une moto dont il trafique le moteur, rejoint un gang de motards local comme il en existe des dizaines, refuges des recalés du système, à l’esthétique calquée sur celle des Hells Angels.

Saigo a le sens des affaires. Il décide de faire payer une sorte de cotisation aux quelques 1500 membres de son gang en échange d’un petit autocollant, puis entre dans une phase de fusion-acquisition des autres gangs locaux pour se lancer à la conquête de Tokyo.

Il comprend une règle d’or du banditisme organisé : pour être un hors-la-loi efficace, il faut composer avec la loi. La plupart des yakuzas du siècle dernier exerçaient donc toute sorte de métiers légaux. Le mentor de Saigo possédait, entre autres, un restaurant italien.

 

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Jeune en difficulté, en échec scolaire, en rupture avec sa famille, dirait-on aujourd’hui en France d’un gars comme Saigo. Au bout de quelques mois, lassé par les motards, il abandonne le gang. Le journal local lui consacre une pleine page pour lui souhaiter bonne chance dans sa nouvelle vie.

Une nouvelle vie, d’accord, mais pas question, pour celui qui vient de se marier et de devenir père, de végéter. Approché par un petit chef yakuza, il considère la chose. Épouser des idées d’extrême-droite et croire à la divinité de l’Empereur sont les deux conditions préalable. Saigo s’en fiche un peu, de l’Empereur et de l’extrême-droite, il signe.

Il apprend, et le lecteur avec lui, que ces organisations tiennent leur origine dans les factions nationalistes des années 1920 et 1930, ayant entre autres projeté d’assassiner le Premier ministre de l’époque lors d’une rencontre avec Charlie Chaplin. Mais ne parlez pas de mafia au sens commun. Les responsables du complot se dénoncèrent, comme le commande le code d’honneur yakuza, et reçurent le soutien massif de la population, galvanisée par leur loyauté envers l’Empereur.

Saigo reçoit des sermons et des ordres stricts : protéger les civils qui paient l’organisation, ne jamais s’en prendre aux faibles et aux innocents, « ne jamais embêter les petites gens ».

Puis, ne tenant pas en place, Saigo le tsunami, décide dans les années 1980 de fonder sa propre organisation, sous couvert d’un groupuscule politique, baptisée « Le Refuge ». Affilié à une branche yakuza suivant le système pyramidal, le Refuge protège les bordels, les bars à hôtesses, édite une petite gazette, reçoit des sponsors, amasse de l’argent et recrute en masse. Sa « carrière » suit la pente ascendante. Repéré par les boss, il monte en grade. L’esprit chevaleresque, à la limite du romantisme médiéval, qui règne parmi ces hors-la-loi, étonne. Lorsqu’une rixe impliquant des membres d’échelon mineur éclate, Saigo doit aller présenter ses excuses, avec la forme, au chef du groupe rival.

C’est sans doute leur indéniable sens de la mise en scène et de la communication, en pleines années prospères pour le monde de la « pub », qui valurent aux yakuzas d’infiltrer toutes les sphères de la société japonaise, depuis la gestion des cabines téléphoniques aux ficelles des scandales politiques et des changements de gouvernements. Tatouages à l’ancienne, aux significations cryptées, costume noir et chemise blanche, Mercedes noires blindées, cigarettes d’importation (Lucky Strike et Dunhill), tout est étudié, codifié, méticuleux. Le yakuza, cette étrange espèce de dandy.

À l’horizon des Jeux Olympiques de 2020, les autorités japonaises souhaitent que ce folklore se fasse de plus en plus discret. Mais pour Saigo, retiré du métier, avec lui s’éteindra le dernier des yakuzas, l’un des derniers qui refusait de se servir des armes à feu. Chevaliers blancs ou chevaliers noirs, baignant dans l’ambiguïté, les yakuzas tels que Saigo les a connus, affrontés et révérés, sont désormais des curiosités, comme les Indiens d’Amérique parqués dans des réserves. Les groupes criminels misent désormais sur le marché noir des films pornographiques non censurés. Et la demande explose.

 

 

 

Jake Adelstein, Le dernier des yakuzas : Splendeur et décadence d’un hors-la-loi au Pays du Soleil-Levant – traduit de l’anglais (américain) par Cyril Gay – Marchialy, 362 pages

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