Littérature étrangère

Comment attrape-t-on la syphilis ? … Fragments d’un roman national par Mikhaïl Elizarov

Mikhaïl Elizarov est né en Ukraine, a séjourné et fait ses études de cinéma en Allemagne et vit aujourd’hui en Russie où il exerce le noble métier de chanteur-compositeur-interprète-écrivain. Couronné par le Russian Booker Prize en 2008 pour Le Bibliothécaire (Calmann-Lévy, 2010 pour la traduction française), il est adoubé disciple de Gogol pour ses évocations puissantes de la Russie provinciale. Mais Elizarov, à qui les tourments de l’âme slave ont dessiné une stature intimidante, possède une supériorité indépassable sur son prédécesseur : né en 1973, il a été et est toujours le témoin des contradictions et des conflits qui déchirent la Russie contemporaine. Dans son avant-dernier ouvrage traduit, Les Ongles (Serge Safran Éditeur, 2014), il mettait au coeur de l’intrigue la difformité physique de ses personnages et tirait les fils d’un récit halluciné et magique.

Chez Elizarov, le fantastique n’est pas là pour faire frémir les lecteurs dans leur fauteuil. Il est à peine conçu et convoqué comme fantastique, on lui donnerait même plus volontiers, à notre grand étonnement, l’étiquette de réalisme.

Réaliste, l’histoire de Larissa qui pense avoir contracté la syphilis après avoir été abusée par son patron, et qui se change à une vitesse fulgurante en créature monstrueuse dont même les médecins redoutent de prononcer le nom ? Et celle de Lina, récipiendaire d’une lettre de Jésus-Christ en personne ? Quant à Ivan Maximovich, son amour de la nature n’est-il pas sincère, et organique au sens propre ?

Il faut se figurer Syphilis comme un avatar de la Russie moderne. Un grand corps aux multiples membres, dont certains ont été amputés (les anciens satellites soviétiques), un grand corps qui se désintègre ou devient monstrueux ou sublime. À la manière clinique d’un spécialiste des maladies tératologiques, Elizarov fait l’autopsie de ce grand corps et en extrait des tumeurs (une oreille dans « Van Gogh ») et des tissus de contradictions violentes : sexualité et moralité pour « Syphilis » et « Interrogatoire », modernité et nature dans « Humus », religion contre communisme dans « Même pas mal » et « La lettre »…

On prendra pour exemple cette scène entre Ivan Maximovitch, errant dans les sous-bois à la recherche d’un coin discret pour soulager ses intestins et rencontrant deux hommes hilares : « ‘Vous vous rendez compte, Nikolaï Andreïevitch ? Ce sont les souffrances des prolétaires qui pour Marx doivent changer le statut moral du monde. Si ce n’est pas du christianisme traditionnel …’ Sur ces mots, l’autre type ne put se retenir non plus et éclata d’un rire tonitruant. »

Syphilis n’est donc ni vraiment un recueil de nouvelles, mais plutôt de chutes, de rognures d’ongles d’un grand roman national, ni vraiment du registre fantastique, mais plus sûrement allégorique, porté par une écriture éblouissante, et d’autant plus édifiante.

 

 

Mikhaïl Elizarov, Syphilis – Serge Safran Éditeur, 192 pages.

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