Rétrospective

En septembre, en attendant …

Ils ont ressorti des armoires les nostalgies d’automne. Les pulls à grosses mailles, les poèmes en hexamètres qui roulent comme les gouttes de pluie sur les feuilles encore vertes, surprises.

 

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux

Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne

Une chanson d’amour et d’infidélité

Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise

Oh ! l’automne l’automne a fait mourir l’été

Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

 

 

On éteint les lumières, l’écran s’illumine.

Au début de septembre, quand ça n’allait pas bien, j’ai vu Dans Paris de Christophe Honoré. C’est un film sorti il y a dix ans, et que j’aurais dû voir avec dix ans de moins. Une histoire trop facile de dépression à laquelle on ne croit pas. J’en retiens seulement le gris délicieux de Paris.

J’ai poursuivi mes conversations avec Fritz Lang, et préféré sa Rue Rouge à La Chienne de Renoir. Joan Bennett, chez Lang, est transfigurée, si belle, si coupable, elle est mon anti-madone fétiche. J’ai aussi vu Les Espions. En y repensant, je cherche mes mots. Je voudrais vous raconter Les Espions, ou vous donner envie de voir ou revoir Les Espions, seules des images me reviennent. J’ai affiché une photographie ancienne de Fritz Lang et Joan Bennett dans ma chambre.

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La nuit suivante, j’ai vu House by the river et les entretiens de Lang qui suivaient sur les bonus du DVD. J’ai accroché une autre photographie de Lang, avec son monocle, au mur de ma chambre.

J’ai vu Sauve qui peut (la vie) de Godard. Ce moment où la Nouvelle Vague s’est émoussée, et où Godard abandonne la narration pour travailler la forme, s’emparer du film comme un objet en trois dimensions. Je me demande si je ne commence pas à préférer ces recherches, souvent hasardeuses et ratées, aux films avec début, suite et fin.

J’ai vu Fedora de Billy Wilder et j’ai été enchantée, éblouie. Ici, nul besoin de triturer la pellicule, la caméra mène le jeu, tout est net, implacable, il n’y a qu’à applaudir. C’est une autre idée du cinéma. J’aime les deux.

J’ai aussi beaucoup aimé Baccalauréat de Cristian Mungiu, un film social juste et sobre comme les Français ne savent pas (ou plus ?) en faire.

J’ai revu Blue Velvet, une envie soudaine, de mystère, d’une douche de fétichisme, et d’entendre In dreams dans son environnement étrangement naturel.

J’ai recommencé American Horror Story, que j’avais abandonné il y a quelques années. Les trois premières saisons sont toujours chouettes.

 

Un soir de déprime, j’ai vu la captation du spectacle de Gaspard Proust, Gaspard Proust tapine, parce que quelqu’un m’avait donné envie de réentendre Gaspard Proust, j’ai ri aux éclats. Toujours efficace en cas de pic de pollution au premier degré.

J’ai vu un terrible navet dont j’aurais oublié le titre si je ne l’avais pas noté : American Poltergeist. C’était à cause de l’approche de Halloween et des traces d’adolescence qui ne veulent pas partir, mais c’était franchement nul.

Par contre, j’ai donné sa chance à la production Netflix I am the pretty thing that lives in the House, et j’ai été soufflée. La maîtrise de la technique est  vraiment rafraîchissante, la photographie est magnifique, je crois que tous les plans sans exception sont instagrammables. La lumière froide est sublime, le jeu est juste. Malgré deux ou trois effets attendus, on frôle la perfection du film de fantômes produit en 2017 : une variation esthétique et littéraire sur la mort. La question qui tient le dispositif narratif à bout de bras est forte et pertinente : peut-on sympathiser, au sens fort, avec l’invisible ?

J’ai aussi vu La Sapienza d’Eugene Green, qui semblait être un film fait pour moi. Je l’ai trouvé fait pour moi. J’ai eu l’impression d’assister à une très belle messe. Le visage des acteurs et les décors sont picturaux à la manière Renaissance. Les décors naturels (Rome, le lac de Constance, Turin, les églises), le thème (Borromini, l’amour, la mort, l’exil, la filiation), la bande son (Monteverdi sous toutes ses coutures) m’ont embarquée – c’était couru d’avance. La Sapienza, ce vieux mot oublié, est un anachronisme délirant de beauté, réel, bien ancré, quelque part entre Le Genou de Claire et Théorème.

 

Je passe vite sur l’exposition Anders Zorn au Petit Palais, j’en ai dit beaucoup de bien dans un papier à venir. Allez-y, c’est tout ce que je peux ajouter.

 

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Et les livres ?

Les livres. 

J’ai lu Mars de Fritz Zorn. Je le relirai. Longtemps, souvent.

J’ai lu La Disparition de Josef Mengele, mais je crois que l’affaire est déjà classée.

J’ai appris des choses dans La description du malheur, le recueil d’article de Sebald sur la littérature autrichienne. J’ai noté des citations de Stifter, ce genre de choses bizarres.

Dans la foulée, par encore délivrée de la magie de Vienne (peut-on l’être jamais ?), j’ai lu Les mots ne sont pas de ce monde, la correspondance de Hugo von Hofmannsthal avec un jeune officier, pleine de délicatesse, d’une jeune virilité hésitante, de sentiments maladroits, une perle.

J’ai aimé Une chance folle, roman d’Anne Godard féroce.

J’ai lu Mourir d’Arthur Schnitzler. J’avais déjà accroché un portrait de lui sur le mur de ma chambre. Je relirai Mourir chaque fois que le moment viendra. Et je le recommanderai.

 

J’ai aimé, alors que je pensais détester, Les rameaux noirs de Liberati. Cette autobiographie en forme de cercle vicieux m’a séduite, je ne saurais dire comment, je ne la recommanderais pas forcément, c’est personnel, mais j’ai aimé.

J’ai lu Lac de Jean Echenoz, pour ma perfusion régulière de paysages urbains et de métaphores syncopées.

J’ai découvert Histoire de la bergère, le premier tome des romans érotiques de Jacques Abeille que publient les éditions du Tripode cet automne. Avis aux amateurs. J’ai eu la confirmation que la littérature érotique n’était pas ma tasse de thé.

Frappe-toi le coeur, le Nothomb 2017 m’a plu, bien que je lutte pour me souvenir de la trame. Je l’ai trouvé subtil, travaillé, et débarrassé des accessoires ésotériques qui gâchent un peu trop souvent ces romans.

J’ai lu deux nouvelles de Stefan Zweig (Vienne, ce virus), « Printemps au Prater » et « La Scarlatine ». J’ai noté : passer un moment d’automne au Prater.

J’ai lu Suicide d’Édouard Levé qui me faisait de l’oeil depuis longtemps. Je l’ai lu et adoré avec les précautions qui s’imposent, je le relirai, c’est un texte précieux.

J’ai aimé Un certain M. Piekielny, malicieux et très bon roman de F.H. Désérable.

J’ai lu une curiosité achetée chez un bouquiniste, Louis II de Bavière, par Guy de Pourtalès. J’en ai eu les larmes aux yeux.

J’ai beaucoup aimé Manhattan Transfer de John Dos Pasos, l’écrivain préféré de Sartre. J’avais un peu peur de la poussière, mais non, c’est tout le contraire qui s’est produit.

 

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Je ne sais pas si je terminerai Le Loup des steppes avant la fin du mois d’octobre. Je ne sais pas si j’irai au cinéma, si j’irai à Vienne, si je retournerai chez les bouquinistes, si je détesterai d’autres romans de la rentrée, je ne sais pas s’il pleuvra beaucoup ou s’il faudra attendre la neige longtemps. Je n’attendrai pas de savoir.

 

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