Rétrospective

Auf Wiedersehen, Sommer !

Cet été était gris comme le Léman avant l’orage, tempétueux et impitoyable comme un mois d’août sous les dorures de Vienne, le genre d’été dont on écrit des romans inquiétants, le genre de saison quelque part en enfer, dont on revient mais à regret.

 

J’ai lu très peu de « rentrée littéraire ». Avant de partir en vacances, j’avais été séduite par l’humour indescriptible, noir et cru d’Edgar Hilsenrath, dont l’inédit Les aventures de Ruben Jablonski, paraît cet automne au Tripode. L’édition est de toute beauté, comme toujours. Hilsenrath est un complément essentiel au travail de mémoire sur la Shoah, si je puis me permettre une remarque solennelle.

Comme j’étais sur ses terres, j’ai reçu de la main de Frédéric Pajak ses deux dernières parutions : le Manifeste Incertain 6, sous-titré « Blessures » et Un certain Frédéric Pajak, livre documentaire et d’entretien avec Christophe Diard. Pajak m’enchante, son désenchantement mûrit, trouve sa voie, ses dessins éclatent sur la page, je n’ai encore rien rencontré qui rivalise d’intensité avec les mots et l’encre des Manifestes Incertains. Le dernier opus est très personnel. Il ne s’agit plus de rêveries philosophiques dans un chaos chronologique orchestré mais de l’homme, du jeune garçon, de l’orphelin, du travailleur. L’écriture est toute de pudeur vêtue, consolante, cinglante parfois. C’est le miroir d’une identité si noire, si virile, si tendre. Vivement le prochain automne.

J’ai lu également le dernier roman de Philippe Vilain, La Fille à la voiture rouge, que j’ai trouvé renversant, vivant, exaltant, drôle, cynique, et très honnête sur sa posture de narrateur/écrivain, que d’autres éludent trop facilement. J’ai beaucoup aimé être surprise, cela n’arrive pas si souvent, dans les livres.

Près de la piscine, comme cela faisait chic, j’ai relu le Cours de philosophie en six heures un quart de Gombrowicz. Il m’a fallu un peu plus que six heures un quart pour me remettre en mémoire mes cours de philo à moi, le soleil tapait trop fort.

 

Une première fois, l’été y est propice, pas si torride que cela : Sur les falaises de marbre, Ernst Jünger. Il faut s’incliner, il faut chuchoter ou proclamer ce nom, il faut révérer ce livre, y voir le nazisme gazouillant et le nouveau fascisme ébauché, il faut, il faut, il faut lire Sur les falaises de marbre, bien sûr, mais ces récits de batailles médiévalesques au clair de Lune m’ont ennuyée.

 

Les jours de pluie, j’ai mis à profit mon abonnement à Netflix. J’ai vu To the Bone, le premier film de Marti Noxon avec Lily Collins et Keanu Reeves, qui cherche à établir une tension palpable et univoque entre une fille atteinte d’anorexie mentale et le reste du monde. J’ai préféré les scènes de confrontation sociales (la thérapie familiale en premier lieu) aux affaires onirico-sentimentales de ces adolescents squelettes.

 

636353006485117038-TTB-Longplay-30-R2

 

En plus iconoclaste, la série (une saison) Gypsy avec Naomi Watts dans le rôle de la psychothérapeute manipulatrice est une vraie réussite. Naomi Watts est sublime, la photographie et la bande sonore sexy, et la fin, toute en morale labyrinthique, tombe juste au bon moment.

J’ai regardé la série The Keepers, présentée comme un documentaire / enquête sur le meurtre d’une religieuse enseignante, dans les années 70 aux États-Unis. Deux de ses anciennes élèves sont persuadées que « Sister Cathy » a été assassinée, mais elles tirent le fil d’une affaire de réseau pédophile, les témoignages des victimes s’accumulent, le procès se profile, le diocèse tente d’abattre ses dernières cartes. Finalement on ne sait rien, rien n’arrive, rien n’est conclu mais la série reste plaisante bien qu’un peu longue. Les vues de l’Amérique à demi rurale, à demi ruinée, sous la pluie, en plein soleil, dans des diners glauques et des voitures énormes, sont très réussies, et l’ensemble revêt un côté Girl Power assez réjouissant.

J’ai vu Vivre sa vie de Jean-Luc Godard, dont j’ai déjà tout oublié, malheureusement.

J’ai vu Don’t look now, avec Julie Christie et Donald Sutherland, film d’épouvante dont je suis bon public, tourné en grande partie à Venise. La photographie est très soignée, le scénario un peu bâclé à la fin, mais pour un mélange farfelu de l’Exorciste et du Petit Chaperon Rouge en gondoles funéraires, cela tenait la route. Il y a aussi, accessoirement, une scène de sexe particulièrement réussie.

J’ai vu Belleville-Tokyo, le premier film d’Élise Girard, avec le duo Valérie Donzelli en femme enceinte tourmentée, hystérique, et battante, et Jérémie Elkaïm en salaud qui ne se voit pas salaud, qui m’a enchantée. J’ai aimé les décors, ou plutôt les non décors, ce vrai dans les vêtements, les accessoires, les rues, les visages. Très bon.

J’ai vu Le Dos Rouge d’Antoine Barraud, qui m’a époustouflée. Un film-concept autour de l’art, de la recherche de la monstruosité, mais d’abord et surtout de la différence, chez soi, chez les autres ; qui crée, qui est créé, qu’est-ce qui est créé et par qui ? … toutes les questions que l’on peut se poser lorsqu’on tourne autour d’un thème sans parvenir à le saisir au corps à corps. Il y a un peu de Vertigo, un peu de souvenirs de la Nouvelle Vague aussi, il y a beaucoup de choses.

J’ai vu le documentaire The Man who saved the world, tourné sur et avec Stanislas Petrov, l’homme qui a mis un terme à l’escalade des provocations nucléaires et militaires entre les deux Blocs durant la (fin de la) Guerre Froide. Il vaut le détour. Les scènes de reconstitutions historiques sont admirablement bien réalisées.

J’ai vu Glissements progressifs du plaisir, parce que j’avais envie d’un Robbe-Grillet. Envie satisfaite.

J’ai vu Patriotism, le court-métrage réalisé et interprété par Yukio Mishima, quelques années avant son suicide. Une stylisation des gestes, des actes, de la barbarie, cruelle de beauté. Si vous en avez l’occasion, voyez Patriotism, pour ne pas oublier le Japon.

 

Enfin parlons de Vienne. Mais pas trop. J’ai lu, en en revenant, le petit livre édité par L’Herne dans la collection malicieuse « Les carnets de l’Herne », Viens à Vienne je t’attends, de Joseph Roh, composé de deux nouvelles, l’une autour du thème du Juif errant : un porteur d’eau se retrouve dans la grande ville, que faire, où aller ? L’autre religieuse et quasi-fantastique, empruntée par Zweig à la demande de Roth, intitulée « Au neuvième jour d’Av ».

 

Bien sûr, j’ai vu les Cranach et le Vermeer du Kunsthistorisches Museum. Faut-il des mots pour en parler ?

 

IMG_5729

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s