J'ai lu après tout le monde·Littérature francophone

J’ai lu après tout le monde … Les contes défaits, d’Oscar Lalo

Oscar Lalo n’a pas le physique de son roman. C’est un phénomène rare et étrange, mais pour cette fois, mieux vaut s’en féliciter. Il est courtois, drôle, provocateur, sûr de lui sans écraser les autres, c’est un homme agréable auteur d’un texte brisé.

Dans Les contes défaits, son « je » est un sexagénaire qui a tout réussi, mais sans jamais être en vie. Il n’a supporté que les femmes qu’il n’aimait pas, il a remplit les étagères de sa bibliothèque en achetant à distance – toujours à distance – les livres et les films qu’il faut connaître. Il s’est construit dans la perspective d’une réussite lisse, implacable, obligatoire.

Soixante-cinq ans, c’est plus ou moins l’âge où l’on regarde derrière son épaule. Ce qu’il voit, c’est un désert bien rangé, un paysage sans relief, et au milieu de la carte postale, un trou. Béance devenue insupportable à mesure que les autres cases, « réussite professionnelle », « femme, enfants, divorce, chien », « belle maison » et « fierté des parents » se remplissaient. D’un homme qui a tout, il s’est vu devenir l’homme qui manque.

Oscar Lalo a la pudeur de ne pas dévoiler les coulisses de la résilience. Comment ce « je » est-il parvenu à se raconter le récit de la pièce manquante, à remonter dans le temps, peu importe, puisqu’il y est parvenu. Les contes de l’enfance se défont, il les défait lui-même, et d’une douce introduction à la vie, faite de rires et de tartines de confitures, l’enfance devient une écriture carcérale, voire concentrationnaire. Peter Pan rencontre L’Archipel du Goulag. Il apprend qu’il faut se taire, et la valeur de son silence, suivant qu’il est terrorisé ou complice. Il apprend que, dans le home d’enfants où il passe toutes ses vacances, les caresses que l’on ne désire ni n’attend sont les plus douloureuses. Il apprend à se souvenir de l’haleine et du poids, trop lourds, de l’homme, sur lui. Il apprend que les enfants ne sont ni plus ni moins que des adultes. La pièce manquante est celle de l’aube de sa vie. Que lui est-il arrivé, à deux ans, pour que son silence soit ensuite si solide, si certain, si durable ?

Pour parler crûment de ces sortes de choses, il faut la violence du langage, Oscar Lalo n’en abuse pas ; il faut aussi un sens du pathos qui fait heureusement défaut au romancier. Alors, à la fin, on ne sait pas ? On sait. On sait sans qu’il soit nécessaire de dire ni d’entendre. On est, comme les autres enfants, témoins aveugles, sourds, muets, on sait mais on ne nous donne pas les mots.

Oscar Lalo est avocat. Il sait que les victimes et les coupables sont des catégories difficilement exportables hors d’un tribunal.

 

 

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Les contes défaits, Oscar Lalo – Belfond, 224 pages, paru en août 2016

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3 commentaires sur “J’ai lu après tout le monde … Les contes défaits, d’Oscar Lalo

  1. Je viens de découvrir votre critique de ce roman que j’ai lu il y a plusieurs mois et qui me poursuit (bien qu’étant pas du tout concernée personnellement par le crime dont il est question). J’aime beaucoup votre façon d’en parler. Du coup, je m’abonne… et me réjouis de découvrir vos autres coups de cœur !
    Catherine Berranger

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