Littérature francophone

Alexandre Tharaud, ou la modestie des grands artistes

Le pianiste français sort son premier livre

 

 

Chez le pianiste star Alexandre Tharaud, interprète reconnu de Ravel, Rachmaninov et Bach, les portraits des illustres solistes sont cantonnés aux murs des toilettes. Toujours en voyage, ce grand jeune homme pâle aux « bras allumettes », aux coudes tranchants et à l’appétit d’ogre possède huit valises, une maison en poupées russes, mais pas de piano. C’est un sacrifice auquel il a consenti pour affermir ses programmes et ses enregistrements, ne pas céder à la tentation de déchiffrer le trésor inépuisable de la musique classique.

Alexandre Tharaud n’est pas un interprète comme les autres. Avec une grande délicatesse – mais qu’attendre de plus d’un pianiste ? – il effleure l’histoire de son métier, né au milieu du XIXème siècle romantique dans les salons Pleyel, et de son instrument, pas si vieux que cela, changeant, capricieux, dont il ignore, à l’instar de ses collègues interprètes, les secrets de mécanique. Tharaud a fait le pari d’interpréter des pièces pour clavecin, celles de Couperin, au piano, on le lui a reproché mais il séduit. Il séduit son public, fervent jusqu’à lui offrir des cadeaux encombrants, des conseils de grand-mère, des confitures. Il séduit aussi parce que, depuis les années 1850 et la gloire du grand Franz Lizst, les solistes font se pâmer les femmes. Il évoque les caprices du pianiste, ceux du vaniteux Dussek, tout en jabots et gestes grandiloquents, qui déplaça de trois quarts son instrument pour offrir aux dames du premier rang son meilleur profil.

Fils d’une danseuse classique et d’un chanteur baryton reconverti en garagiste, Alexandre Tharaud a débuté dans des restaurants chics où personne ne l’écoutait, il se changeait dans les toilettes, il a joué chez Régine et dans des cabarets où son nom était écorché sur les programmes, il accompagnait des films muets, particulièrement ému par Le dernier des hommes de Murnau, se déplaçait parfois à ses frais pour jouer (« dire » disait-on au temps de Chopin) son répertoire devant personne, pour le plaisir, la joie extatique d’être sur scène.

Il ouvre au lecteur la porte de ses petites manies, des longueurs de piscine pour évacuer le décalage horaire jusqu’aux granules homéopathiques qui emplissent sa valise, et surtout, ses trous de mémoire. Tharaud ne joue plus, et ne jouera jamais plus de mémoire, terrorisé par le noir qu’il a plusieurs fois vécu, et horrifié plus encore à la perspective qu’il se manifeste de nouveau. C’est sans doute l’un des chapitres les plus pittoresque de ces mémoires de pianiste, celui consacré aux petites mains des tourneurs de page, ce métier de spectre. Tous ne se valent pas. Certains oublient de se doucher, d’autres manquent leur moment d’une seconde, les perles des vieilles dames cliquettent, les ongles des vieux messieurs s’enduisent de salive, mais qu’importe.

Le pianiste et désormais écrivain Alexandre Tharaud embrasse les jolis et les moins reluisants aspects de sa vie tout entière concentrée dans ses mains. « Montrez-moi vos mains » lui enjoint-on lors des cocktails qu’il abhorre. Il aimerait, mais il n’ose pas, user du mot du soliste Christian Ivaldi : « Je ne vous serre pas la main, elles sont pleines de fausses notes. »

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Alexandre Tharaud, Montrez-moi vos mains – Grasset, 216 pages.

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