Littérature francophone

Les liens du sang – Marie Le Gall et Wajdi Mouawad

Quel lien tisser avec une sœur de dix-neuf ans son aînée ? Marie Le Gall est, à sa naissance, le bébé qu’on n’espérait plus, le miracle et, surtout, la rédemption. Car la première fille des Le Gall, famille modeste du Finistère, n’est « pas comme les autres ». Avec le recul et la violence de la nomenclature, peut-être la qualifierait-on aujourd’hui de psychotique. Mais pour l’auteur, sa sœur est « différente » ; elle est enthousiaste, immature, débordante d’amour, angoissée, traumatisée, bâillonnée, belle, déchirante. Elle l’appelle « la Sœur », son prénom reste tu.

Mon étrange sœur est le récit de sa vie, depuis sa naissance, depuis les terribles bombardements sur Brest pendant la guerre, les mensonges de la mère cherchant à faire passer l’infirmité de sa fille pour les conséquences d’une méningite, jusqu’aux nombreux et longs internements de la Sœur, dans des établissements religieux, des hôpitaux, des maisons diverses, dans le monde paradoxal de la psychiatrie. La Sœur, décédée à l’aube du XXIème siècle, portait sur elle les stigmates de l’histoire médicale, les tâtonnements, les électro-chocs, les thérapies par le bien-être et le grand air de l’antipsychiatrie, la camisole, la chimie, et finalement, le triomphe du statu quo. La Sœur ne sortira jamais de l’engrenage, ne guérira jamais.

Pour la cadette, il faut apprendre à vivre avec la culpabilité d’être là, d’être arrivée tard, d’être choyée, saine, heureuse. « Faut-il donc des êtres qui souffrent pour que les autres puissent goûter avec plus de délices leur misérable bonheur, savourer leurs joies dérisoires, s’empiffrer de leurs minuscules plaisirs d’un bout à l’autre de la vie ? »

Mon étrange sœur est plus qu’un roman, c’est une marée intérieure, qui mime celles de la rade de Brest, qui évoque avec talent les paysages superbement inhumains du « bout de la Terre ». Son auteur, nourrie à la mamelle du secret de famille, rend justice avec tendresse à cette inconnue adorée, à sa sœur et peut-être plus, aux attaches sororales puissantes et mystérieuses.

Les liens du sang, c’est aussi ce qui tourmente depuis plusieurs années le romancier et dramaturge Wajdi Mouawad. Dans Sœurs (2015), il met en scène deux femmes opposées en tout mais soudées par leur rôle respectif de grande sœur, point cardinal de la famille. Être « sœur », c’est apprendre à être mère sans l’avoir désiré, et à ne pas en pleurer. Ainsi les répliques de Geneviève font écho aux mots de Marie Le Gall :

« Et maintenant je suis là, comme à l’intérieur d’une paupière fermée, et je pense aux yeux de ma mère, et je ne sais pas pourquoi, ces yeux-là, bien plus que les miens, me donnent envie de pleurer. »

 

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Marie Le Gall, Mon étrange sœur – Grasset, 213 pages.

Wajdi Mouawad, Sœurs – Actes Sud/Léméac – 51 pages.

 

 

 

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