Littérature étrangère

L’Angleterre, les femmes, la guerre

Eros et Thanatos à l’anglaise

 

 

J’aime les romans pour jeunes filles. Je ne suis pas la seule dans ce cas, le marché prospère depuis que les femmes savent lire et n’est pas près de s’essouffler. En feuilletant Le dimanche des mères, le dernier roman de Graham Swift, ce que j’aime dans les romans pour filles m’a sauté au visage. Jolis rubans et parfums d’orchidée, Angleterre des années 1920, amours contrariées et larmes.

Le « dimanche des mères » est une tradition de la noblesse anglaise, qui laissait un jour par an ses domestiques libres de rendre visite à leur mère. Après la guerre de 14-18, beaucoup de choses sont en miettes, les familles décimées et le système compliqué de la domesticité s’est simplifié par la force du manque d’argent. Les femmes préfèrent de plus en plus souvent devenir secrétaires ou vendeuses que cuisinières et femmes de chambre de duchesse.

Jane Fairchild, la bonne des Niven, est orpheline. Chaque année, elle passe son dimanche des mères seule dans la maison vide, elle dévore des livres « pour garçons » que son maître Mr Niven l’autorise à lire avec une grande perplexité. Jane a vingt-deux ans, elle aime Kipling, Conrad et son amant depuis plusieurs années, le jeune Lord Paul Sheringham. Leur liaison est sincère et profonde. Il l’appelle son « amie », il fait en sorte, avec les moyens de l’époque, de ne pas faire porter à Jane le fardeau de leurs ébats. Surtout, il lui fait confiance. Nous sommes à deux semaines du mariage arrangé de Paul avec une héritière un peu froide, Emma Hobday. Paul demande à Jane de lui rendre sa dernière visite, l’accueille dans le château par la porte de devant, puis, pour la première fois, ils font l’amour dans sa chambre. Dans cette journée de mars chaude comme en été, chaque détail est pour Jane un présent inestimable.

Paul se rhabille ensuite pour rejoindre Emma. Il est en retard mais il fait trainer le spectacle, se montre et se livre entièrement à Jane, puis lui laisse la clé de la maison. La petite bonne se retrouve seule et nue dans la demeure immense.

Graham Swift fait démonstration d’une maitrise de l’immobilisme impressionnante. Dans la demeure des Sheringham, dont deux fils sont tombés au front et regardent l’intruse depuis leurs cadres, même la poussière ose à peine bouger. Le roman est un prodige de lenteur. Aucun mot de trop n’est échangé. Jane est un petit fantôme dont on ignorera toujours la présence, à cet instant-là. Elle explore sans déranger le paradis des riches, qui se permettent de conserver intactes deux chambres pour les défunts, le paradis des hommes qui se retirent avec sérieux dans la bibliothèque dont personne ne lit les livres.

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Ce que fait dire Graham Swift à Jane, c’est à mots doux la violence des changements du vingtième siècle, de l’irruption des femmes dans le monde, dans le travail salarié, dans la politique, et à égalité avec les hommes dans les relations amoureuses.

Le dimanche des mères est un roman graphique, on pense au « Nu descendant un escalier », le tableau scandaleux de Duchamp exposé en 1913 ; c’est aussi un roman lourd, désert, morbide. La femme nue, pauvre et seule survivante de la fureur de la guerre porte désormais le monde sur ses épaules, et une orchidée dans son corsage.

Il n’y a pas de romans pour jeunes filles. Il n’y a que des romans que les hommes ne lisent pas.

Graham Swift, Le dimanche des mères – Gallimard / Du monde entier – 155 pages.

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