Littérature francophone

Ronce-Rose : qui s’y frotte s’y pique

Le dernier roman d’Éric Chevillard

 

 

« Ne soyez pas pressé de croire tout ce qu’on vous raconte ». Ce n’est pas Éric Chevillard qui le dit, c’est Lewis Carroll, dont la muse Alice Liddell ressemble par certains traits à Ronce-Rose.

Ronce, Rose ou Ronce-Rose, héroïne du roman éponyme d’Éric Chevillard, a l’air d’une petite fille comme les autres, qui change de culotte matin et soir, mange des sandwiches pain de mie jambon sans salir sa robe de princesse et confie ses secrets à son carnet, soigneusement cadenassé.

Nous avions des soupçons, au moins depuis La Nébuleuse du crabe (Minuit, 1993) ; c’est confirmé: Eric Chevillard est un effroyable logicien de l’absurde. On aimerait sortir du terrier du lapin comme Alice, on ne le peut pas, parce qu’aucune issue de secours n’est ouverte dans l’écriture. Aucune occasion de refermer le livre en pensant que l’auteur a bien déliré mais qu’avec nous, ça ne prend pas. Tout se tient, comme le disent les complotistes. Ronce-Rose vit avec Mâchefer et son copain bodybuildé, Bruce. Tous deux passent plus de temps à préparer des mauvais coups et à boire des bières qu’à s’occuper de la petite fille, mais elle est heureuse. Ronce-Rose a pour voisins un unijambiste, un escadron de mésanges et une sorcière. Sa richesse : la crédulité sans fonds de l’enfance, la naïveté merveilleuse, et cynique sans faire exprès, avec laquelle elle perçoit le monde.

Mâchefer et Bruce, du moins leurs sosies parfaits, sont les héros d’un film projeté sur tous les téléviseurs, « fin de cavale sanglante ». Ronce-Rose en prend note sur son carnet et espère bientôt les retrouver pour leur raconter son périple, le long voyage qu’elle a entrepris à leur recherche. Elle a pris soin de flécher son itinéraire.

Nous ne savons pas combien de temps a mis Ronce-Rose pour rentrer à la maison, ni si elle a fini par retrouver Mâchefer, Bruce, les mésanges. D’équation pratique en équation psychologique, le roman est un traité de logique cruelle, le plan du labyrinthe d’un cerveau d’enfant. C’est aussi et surtout la preuve que le monde n’est pas ce que l’on croit, le monde est la somme de ce qu’il paraît à travers les yeux d’une petite fille, d’une association de malfaiteurs, d’une vieille dame paralysée, des gentils, des méchants, des cordonniers et des indifférents.

Gageons que malgré ses chagrins bien cachés, nous aurons envie de suivre le chemin fléché de Ronce-Rose, plus que n’importe quel autre.

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Éric Chevillard, Ronce-Rose – Minuit, 144 pages.

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