Littérature francophone

Rentrée littéraire : Bons baisers du Kirghizistan

« Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature »

Qui n’a pas planché deux, quatre ou six heures sur la célèbre formule gidienne ? Qui n’a pas fait débuter sa dissertation en répliquant au grand écrivain, facticement ou non, « avec quoi, alors, fait-on de la bonne littérature ? » ?

Nous ne pouvons nous lasser de ce genre d’exercice, c’est pourquoi, à la lecture du dernier roman de Laurent Mauvignier, Continuer, cette question s’est de nouveau imposée.

Tout commence avec Sybille, mère dépressive divorcée, et son fils Samuel qui se déguise en skinhead, agresse des jeunes filles, renverse du vin sur les canapés des appartements bourgeois et termine dans la rue ivre mort, ce qui lui vaut in fine une bonne nuit au commissariat. Conseil de « famille ». Benoît, le père, ordonne que son fils termine sa scolarité dans un pensionnat catholique. Sybille voit les choses autrement. À vrai dire, elle a toujours vu les choses autrement, et se demande souvent par quelle ruse diabolique du destin elle s’est retrouvée épouse et enceinte de Benoît. Père et fils ricannent. « Ma pauvre chérie… T’as raison, t’as vraiment des valeurs de gauche… » Autant dire une araignée au plafond : Sybille a décidé d’emmener son fils faire le tour du Kirghizistan à cheval. Renouer les liens défaits, se rapprocher de la nature, rencontrer l’autre avec une majuscule, tout ça…

Le voyage se passe bien et mal. Laurent Mauvignier tient son récit, les paysages défilent, Samuel fait la gueule, les chevaux traversent torrents et vallées escarpées, il embarque ses lecteurs sur les traces des nomades et dans la tête de Sybille, dans les fêlures de sa jeunesse. Sybille a perdu son premier amour dans l’attentat du  RER B en 1995 et en avait conçu une haine, une véritablie psychose, à l’égard des musulmans. Ou des Arabes. Ou bien les deux, il est vrai que ces choses-là ne sont plus très claires, surtout dans l’esprit du jeune Samuel, qui trouve que, qui qu’ils soient, ils sont trop nombreux.

C’est là que la grande épopée s’essouffle. Le roman d’aventure devient un plaidoyer pour la tolérance, pour le pardon, une sorte de Vous n’aurez pas ma haine (la jolie fuite en avant devant la douleur d’Antoine Leiris, veuf depuis le 13 novembre 2015). Sybille a pardonné, elle aime désormais la Terre entière, elle veut que son fils en fasse autant. Elle lui déballe tout: son prénom « juif » en hommage à Beckett, que son père n’approuvait pas, l’urticaire que le nom de Le Pen lui refile, la peur qu’elle ressent lorsque certains Français se moquent doucement du « vivre-ensemble »…

Envers et contre tout, Sybille continue à croire à la rédemption, au pardon, à un stage d’équitation plutôt qu’à la discipline pour recadrer son fils, et à la preuve que les musulmans ne sont pas des monstres, puisque les Kirghizes sont musulmans et sympathiques. Et elle gagne la bataille des idées.

On fait de la bonne littérature avec du souffle, du style, des idées et des personnages qui tiennent la route. Mais avec ces bons sentiments, il faut le reconnaître, en les analysant, les faisant naître où on ne les attend pas, en les raillant parfois, Laurent Mauvignier signe un bon roman.

 

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Laurent Mauvignier, Continuer – Les Éditions de Minuit, 240 pages, 17 euros

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