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Rentrée littéraire: les cauchemars de Liberati

Je n’attendais rien de Simon Liberati. Son Eva de l’an dernier m’avait laissée de marbre. Les bonnes feuilles de California Girls, publiées par Grasset au début de l’été dans son catalogue, me donnaient l’impression d’un désordre de mots et de noms à consonnances américaines pour sonner juste, qui sonnaient faux.

Je suis revenue de ma mauvaise impression. Les trois cent et quelques pages consacrées à trente-six heures de la vie de la « famille Manson », avant, pendant et après l’assassinat de Sharon Tate en août 1969 ne trahissent pas plus l’Amérique que la littérature.

Des États-Unis, les Français ont la fascination facile. Sans même y avoir mis les pieds, parfois, ils brodent des romans assaisonnés de Tex-Mex et de décadence hollywoodienne, mettant dans le même panier le sourire de Marilyn et les hamburgers, pour conclure toujours sur la même note. California Girls ne se targue pas de démonter le décor du rêve américain. Le roman est lancé sur des rails cinématographiques, la caméra zoome et dézoome, traite la parano, les hallucinations, les meurtres, la poussière du ranch, la crasse des corps, sans concession, avec le kitsch qu’il faut. C’est l’utopie hippie qui est morte avec Sharon Tate. C’est aussi l’enfance de Simon Liberati, qui, sans dire un mot de lui, raconte entre les lignes ce que lui inspirèrent à neuf ans les images de la « maison de l’horreur ».

Dans un huis-clos à ciel ouvert, sur les collines de Los Angeles, Liberati dessine les frontières qui grillagent en réalité les grands espaces ; barrières mentales, limites de chasse des gangs de motards, des flics, des Black Panthers, des drogués et des autres, cadenassage des classes sociales. Il ne cherche pas d’excuses à ces filles mineures fascinées par le charisme de Manson.

«  – Si je te le demande, tu iras à la chambre à gaz en chantant… Je sais que tu le feras. Et tu sais bien que la mort n’est rien. Une hallucination… La mort, c’est la vie que tu menais avant de me rencontrer. »

Il ne cherche pas, non plus, à les accabler. La réalité est suffisamment dure. L’écriture la suit, sanglante dans les détails, impitoyable dans le défilé des tortures, comme la musique désacordée d’un exorcisme interminable.

Charlie Manson et sa famille se préparaient pour la fin du monde, le grand Helter Skelter, voulaient provoquer l’Apocalypse.

« En dépit d’une exécution hasardeuse, ce succès lui avait donné confiance. Comme disait Adolf Hitler: ‘On ne peut plus parler de hasard quand – en une seule nuit – le destin d’un pays est changé sous l’influence d’un homme.’ La certitude d’avoir créé une effervescence sociale durable et d’avoir bouleversé les certitudes de ceux qui l’avaient écrasé si longtemps dans leur système répressif lui donnait une force extraordinaire. »

Savoir s’ils ont tué ou fait naître l’Amérique n’est pas la question. La conclusion est plus cruelle : ils n’ont pas dérangé grand-chose dans le chaos qui les entourait déjà.

 

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Simon Liberati, California Girls – Grasset, 337 pages

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