Littérature francophone

Rentrée littéraire: Saison des ruines et des « dommage »

Écrire sur un livre dont le charme n’a pas opéré ne vaut que si l’on peut à peine se retenir de penser et d’ajouter « dommage » à la dernière ligne.

 

 

La mode, depuis une ou deux rentrées, est aux bandes de filles. The Girls d’Emma Cline (La Table Ronde) et California Girls de Simon Liberati (Grasset) tiennent le haut du pavé. De plus loin, on se souvient de La petite barbare d’Astrid Manfredi (Belfond). L’anti-héroïne qui croit échapper à sa misère par la décadence sublime, c’est également Annie, l’une des deux protagonistes du premier roman de Bertrand Schmid, Saison des ruines. L’auteur revendique un goût pour les textes marginaux et inclassables, le décor est posé. Dans ce roman à deux trames se dressent d’un côté un semblant de Lolita, de l’autre un paysan du genre grand-père de Heidi.

L’écriture est vive, la construction – ou plus exactement la déconstruction – tient la route, sans coup de mou. Annie, adolescente anglaise classée « cas social » et Jérémie, apprenti auprès de Michel dans les Alpes suisses, apprennent chacun de leur côté, à leur manière, la solitude de l’âge adulte. Ce moment où les copines de classe trouvent un petit boulot et n’ont plus le temps d’appeler.« (…) avec l’aube, c’est non seulement sa jeunesse qu’elle sent se diluer dans un autre âge, mais aussi ses amitiés qui s’évanouissent. Elle comprend que ses désirs, ses souhaits, ses rêves ne modèlent pas le monde. »

Ce moment où l’homme sur lequel on s’appuyait fait une mauvaise chute et vous laisse seul maître à bord.« Il pensait que devenir adulte, ça se construisait, qu’on recevait une panoplie et qu’on y entrait comme on entre dans une étable. »

 

Annie, en vérité, ne comprend rien au plomb que la vie essaie de lui couler dans la tête. La seconde moitié de Saison des ruines est consacrée à la chute irréversible de tous les personnages, à la sape des espoirs et des destins, à laquelle Jérémie, bien plus qu’Annie, sait faire face.

L’écriture s’empâte. Outrageusement misérabiliste, elle livre une débauche de descriptions crasseuses, d’alcoolisme à tous les étages, un panel des violences désespérées qui fait peine à voir plus qu’il n’édifie. Car, en définitive, à qui s’adressent ces deux portraits ? Aux lecteurs qui croiraient en ces simulacres de lutte des classes, au méchant dominant venu enfoncer la tête du gentil dominé dans la cuvette des toilettes ?

Quand Annie, dans un sursaut, postule spontanément comme vendeuse dans une boutique de luxe et se fait reconduire à la sortie, non sans arroser la responsable d’un flot d’injures et de coups, ce n’est pas le remake touchant des premiers pas de Pretty Woman sur Rodeo Drive. Non, Annie n’est pas une sainte rebelle. Ce n’est pas punk, de feindre d’ignorer les codes d’une société dans laquelle on veut s’insérer, de se croire assez forte pour les mépriser. Quant à Michel, oubliées ses velléités paternalistes, la fierté qu’il éprouvait de transmettre son savoir, diluée dans l’alcool : c’est par un meurtre aviné qu’il règle ses comptes avec son propriétaire. Nul salut, rien que des ruines, effectivement, mais des ruines qui ne rappelent pas la moindre splendeur.

 

Dommage.

 

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Bertrand Schmid, Saison des ruines – L’Âge d’Homme, 164 pages.

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3 commentaires sur “Rentrée littéraire: Saison des ruines et des « dommage »

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