Littérature francophone

Rentrée littéraire: Sokcho mon amour…

La dernière ville avant le no man’s land et la frontière entre les deux Corée, c’est Sokcho. Il y a des pêcheurs, des poissonniers, des poissonnières, des maisons de poisson, de crabe, de coquillages, le long du port, quelques hôtels, des néons pour décorer, la pension du vieux Park où travaille une jeune femme revenue de Séoul après ses études pour ne pas quitter sa mère. Franco-coréenne n’ayant jamais vu la France, elle rencontre Kerrand, un Normand auteur de bande-dessinée venu chercher au bout du monde, hors-saison, l’inspiration.

C’est l’hiver, les bourrasques balaient les ruelles, les canalisations éclatent, le gel brise les vagues. Derrière la paroi de papier qui sépare leurs chambres, la jeune femme observe Kerrand, écoute son trait hésiter, dessiner un portrait féminin, le couvrir d’encre, le froisser. Un lien ténu se tisse entre les deux francophones, qui n’échangent pas un mot dans la langue qu’ils ont en commun.

Il n’est pas question de trop s’attacher, les amours aux antipodes sont condamnées d’avance.

«  – L’hiver n’est pas intéressant, me suis-je impatientée. Bientôt les cerisiers vont fleurir, le bambou verdir, il faut les voir au printemps.

– Je ne serai plus là. »

Après plusieurs semaines passées sous la neige, à épier sans la voir la Corée du Nord, Kerrand annonce son départ. Sa jeune guide lui demande une dernière faveur, puisqu’elle s’est résolue à ne rien vivre avec lui, à ce qu’il emporte dans ses bagages les esquisses qu’elle jalouse (« Il n’avait pas le droit de partir. De s’en aller avec son histoire? De l’exhiber de l’autre côté du monde. Il n’avait pas le droit de m’abandonner. »), celle de goûter sa cuisine.

Elle prépare un fugu, le poisson qui renferme dans ses viscères un poison mortel. C’est la première fois qu’elle en ouvre un en deux, il faut pour cela disposer d’une licence qu’elle ne possède pas. Lorsque les tranches de chair translucides sont disposées harmonieusement sur l’assiette, la satisfaction qu’en retire la jeune cuisinière fait espérer au lecteur que cette histoire d’amour se terminera par un empoisonnement : qu’au moins ces deux êtres restent l’un pour l’autre davantage que « l’écho d’un corps resté de l’autre côté du monde. »

Kerrand a déjà quitté sa chambre. Dans la neige, des trainées régulières s’éloignent accompagnées de ses pas. Il rapporte en Normandie l’hiver de Sokcho, l’unique et éternelle vision de la Corée du Sud, soulignée d’une fine cicatrice courant le long de la jambe d’une femme, tracée en filigrane entre les vagues.

 

Elisa_SHUA_DUSAPIN

 

 

 

 

 

Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho – Zoé, 144 pages

Publicités

Un commentaire sur “Rentrée littéraire: Sokcho mon amour…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s