Littérature francophone·Philosophie et essais francophones

Proust, cinéaste ?

Marcel Proust n’a jamais mis les pieds dans un cinéma. C’est du moins ce qu’il affirmait, non sans un certain mépris pour la première grande invention du XXème siècle, dans une lettre datée de 1920.

Pourtant, quiconque a un jour plongé dans son oeuvre monumentale sait que ce sont les images qui gouvernent le récit, et non les mots. Au courant des dernières théories en matière de narratologie, Proust n’ignorait pas cette hiérarchie cruelle: l’image n’apparait que dans le langage, à la faveur des mots bien choisis et agencés. Il s’est donc livré à un travail de mise en scène, sans guillemets, de ces images. Comme le démontre à l’infini et à la perfection l’épisode de la petite madeleine, l’écriture proustienne est faite de telle sorte que le narrateur traduit les images en mots en même temps que les images traduisent l’expérience du narrateur personnage et que celle-ci est communiquée au lecteur.

Proust cinéaste, et sans guillemets, c’est l’équation qu’a brillamment résolue Thomas Carrier-Lafleur dans sa thèse publiée par les éditions Garnier, L’Oeil cinématographique de Proust.

Appuyée sur les observations théoriques de Deleuze et sur une dissection du style proustien systématique, que nous épargnerons au lecteur pressé, l’ouvrage propose un parcours fascinant parmi les adaptations filmiques de l’oeuvre et les échos que celle-ci rencontre dans la pratique moderne du cinéma, notamment chez Orson Welles (Citizen Kane), Luchino Visconti (Le Guépard, La Mort à Venise) et Alain Resnais (L’Année dernière à Marienbad, Hiroshima mon amour) pour lesquels le temps occupe une place quasi physique dans l’économie du long-métrage.

Ainsi éclairé par ce qu’elle a produit et inspiré, La Recherche du temps perdu s’avère être sa propre adaptation, qui ne saurait être dépassée par aucune tentative.  « L’écriture de Proust est une table de montage », le cinéma une « méthode de lecture ». Le style est ici une question de vision.

Plus besoin d’artifices techniques, le livre ouvert se donne comme un voyage dans le temps et les images, qui ne se fixent jamais, ni sous la plume de l’auteur, ni sous les yeux du lecteur.

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Thomas Carrier-Lafleur, L’Oeil cinématographique de Proust – Garnier, 713 pages

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