Littérature·Littérature francophone

Marc Hanrez, un célinien à Paris

Marc Hanrez, universitaire belge, peut s’enorgueillir de figurer parmi la race particulière des précurseurs. Quelques années avant la mort de Céline, il s’est rendu à Meudon, au domicile du docteur Destouches, et a enregistré avec lui des entretiens en vue d’une thèse – et de sa publication chez Gallimard. C’était à la fin des années 1950, période à laquelle débutent les fragments de son journal intime, Poste Restante, publiés par les éditions de Paris.

Dans ces morceaux choisis, délibérément tournés vers la vie littéraire de leur auteur, qui en a exclu les aspects les plus intimes (« trop personnels pour être jamais publiés »), se dessinent les traits les plus saillants de l’édition parisienne, qui se sait condamnée à la stagnation, voire à la chute. Cocteau avait prévenu, lors d’une conférence où il semait parmi l’assistance le mystère de sa poésie: on n’explique pas la littérature, sous peine de mettre l’écrivain dans la position de « la plante qui pousse à laquelle on demanderait d’expliquer la botanique »…

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celine_devant_sa_maison

Marc Hanrez raconte sa première lecture de Céline, à l’âge de vingt-deux ans, puis confrontation avec Mort à crédit : « Je suis un peu gêné dans ma démarche par les mots d’argot dont le sens exact m’échappe assez souvent. » Mais le plus important ne cesse d’émerger, même d’un texte opaque: le style.

Il sait que Céline est le nom de ce siècle, que le style de Céline est celui de ce siècle ; un siècle « néronien », d’après l’avis de Louis-Ferdinand Destouches rencontré l’année suivante. À la même vitesse que le satellite Spoutnik (qui promet à l’humanité horreur et merveilles, écrit-il), Hanrez est propulsé dans le bureau de Roger Nimier chez Gallimard. Il n’y a pas de chauffage, Nimier ne l’allume jamais car la chaleur empêche de réfléchir.

« Le parisianisme mène la vie dure à l’amitié » note le natif de Bruxelles qui récolte tout de même, dans un milieu que Céline lui décrivait déjà comme sclérosé par les renvois d’ascenseur et les petits arrangements, des encouragements sincères de Philippe Sollers: il faut écrire, maintenant ou jamais. Il assiste, sceptique, à une conférence de Sartre en 1962 et relève, dans ce qui a des allures de meeting politique, « beaucoup de choses justes dans un discours faux ». Il ignore mai 68 mais pas les colloques de Lucien Goldmann.

Ce « journal littéraire » est un journal de l’amitié littéraire. Du moins de ce que Marc Hanrez attend, espère et récolte de ses semblables. Parmi des dizaines de noms oubliés ou prestigieux, Hanrez s’attarde sur sa rencontre avec le critique Pol Vandromme lors d’un cocktail, « virulent, plus concierge que jamais », fréquentant les romancières à la mode. Il se lie avec Dominique de Roux, « gentil, possédé, pressé », puis à son fils. Jean-Edern Hallier se passe de commentaires: « Ce garçon boit, me dit Dominique (de Roux), en faisant le geste avec une moue ironique. »

La mort prématurée de ses condisciples lui laisse un gout amer. « Avant de pouvoir compter sur l’amitié d’un écrivain, même en temps que confrère, on se demande ce qu’il faut avoir fait… » Poste Restante raconte l’apprentissage de la solitude parmi le monde, pour quoi il n’y a pas de meilleur professeur que Paris.

Marc Hanrez, Poste restante, un journal littéraire (1954-1993) – Éditions de Paris/Max Chaleil, 94 pages.

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