Littérature·Littérature francophone

Françoise Sagan, Annie Ernaux, une fille pour l’été

 

Nous parlons d’un temps où les photos d’identité étaient vraiment des photos d’identité. On y voyait, rencontrait ou retrouvait quelqu’un, et pas comme aujourd’hui un regard vers l’automate et un visage inexpressif, à la rigueur un rictus un peu embarrassé. Ce temps, c’est celui des années 1950.

Durant l’été 1953, Françoise Sagan rédige Bonjour Tristesse. Cinq ans plus tard, en Normandie, Annie Duchesne perd ou croit perdre sa virginité dans une colonie de vacances. Les photos d’identité montrent, d’un côté, un charmant petit monstre, de l’autre, une provinciale, accroche-coeurs et cardigan grossier, « au total une jolie fille mal coiffée ». Elles auraient pu se parler et s’entendre. Il y a bien quelques points d’attaches entre l’avatar romanesque de Sagan, Cécile, et Annie-pas-encore-Ernaux. Dans Mémoire de fille, cette dernière se décrit à l’été 58 avec une moue ennuyée empruntée à Cécile: « un été immense comme ils le sont tous jusqu’à vingt-cinq ans, avant de se raccourcir en étés de plus en plus rapides ». « Elle est éblouie par sa liberté, l’étendue de sa liberté. Elle gagne de l’argent pour la première fois, achète ce dont elle a envie, des gâteaux, du dentifrice Émail Diamant rouge. »


Elles attendent de vivre une histoire d’amour, comme toutes les jeunes filles de dix-huit ans ou presque dans un été français des années 1950. Cécile est riche, oisive, mauvaise élève et languit sur la Côte d’Azur. Annie est une bonne élève de l’école de la République qui lui permettra de sortir du café-épicerie de ses parents. Elle ressent le besoin de le préciser, de l’exposer, d’en faire un fil rouge – comme le dentifrice – de son récit. De ces deux jeunes filles d’un été, Annie Ernaux est la seule qui ressasse sa nécessité d’écrire l’histoire de la fille et de la saison passée. Pour Sagan, l’existence est comme un hasard, un accessoire, une donnée sur laquelle on ne s’attarde pas, cela donne la migraine et il y a mieux à faire. Légèreté et vitesse d’un côté, lourdeur et gravité de l’autre, jusque dans les replis les plus intimes. Ainsi, Annie Duchesne, pour une fois délivrée de la surveillance de ses parents, veut absolument perdre sa virginité. Mais elle aime dans l’idée de l’amour seulement l’amour, pas le « faire ». Cécile, dans les bras de son amour de vacances, lui rétorquerait qu’au contraire, ce qui importe dans l’amour, c’est de le faire. Le ressentir provoque trop d’ennuis, à commencer par l’envie de se marier.

 
C’est sur cette différence entre l’envie d’aimer et l’envie de faire l’amour qu’est fondé Mémoire de fille. Et sur une phrase: « Elle (Annie Duchesne) ne fait que ce dont il (le moniteur-chef, son premier amant) a envie. » Autrement dit, elle se plie à une loi patriarcale implicite qui lui ordonnerait d’être une esclave sexuelle. Elle se donne sans savoir ce qu’elle fait – ou en le sachant si bien que même cinquante-cinq ans plus tard elle ne veut pas se l’avouer. Pourquoi cette mystérieuse fatalité ne s’applique-t-elle pas à Françoise Sagan ? Pourquoi Cécile peut-elle impunément réclamer, posséder, prendre, jouir sans questions, parce que c’est normal ?

 
Ah, nous y sommes, c’est une affaire de classe sociale… Car Annie Ernaux, voulant faire revivre son « moi » passé, met des pensées d’adulte, de femme âgée qui a vu et vécu, dans la tête d’une encore enfant myope, qui voit le monde depuis la minuscule lorgnette de la province modeste. Une femme un peu amère, bien que douée pour la délicatesse des détails (« Une chambre, une robe, du dentifrice Émail Diamant: la mémoire est une folle accessoiriste. ») qui met des mots dans la bouche d’une jeune fille un peu empotée. Annie Ernaux fait d’Annie Duchesne un avatar idéologique au lieu de rendre grâce à l’insouciance de sa jeunesse et d’essayer d’en conserver des bribes qui ne lui feraient pas de mal.
Parce qu’au fond, il n’y a rien à dire, pas de problème à disséquer par l’écriture. Sagan ne pose pas de questions: elle est un peu Cécile de Bonjour Tristesse, un peu quelques autres, and so what ?.. Ernaux déplie à l’infini, analyse, extrapole – avec talent, certes – et se prend pour Bardot, désespérant de trouver un sens à ce qui n’est que l’adolescence, sa cruauté, les peines de coeur et les expériences charnelles maladroites.

 
S’il fallait aller plus loin, nous tomberions sur l’éternel dilemme du féminisme. L’équation impossible entre la liberté sexuelle d’une femme et son reflet dans le regard des hommes. Annie Ernaux veut être libre, revendique la féminité ostensible d’Annie Duchesne, mais elle veut aussi que cela ne se voie pas, ou seulement comme elle l’a décidé, au moment où elle l’a décidé, que l’on s’en souvienne juste un peu, que l’on oublie quand ça l’arrange. Annie Ernaux veut changer les lois de la nature pour son confort personnel. Rappelons que Sagan et Bardot étaient libres à plein temps et que leur condition de bourgeoises ne les protégeaient d’aucune attaque, surtout pas de celles venues de leur propre milieu social.
Au total, il y a les filles qui s’amusent et les filles qui attendent que le terrain de jeu soit dégagé pour elles toutes seules.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s