Littérature·Littérature francophone

La tristesse de Drieu

 

Drieu_ete_1929

 

« Pierre Drieu La Rochelle aura été l’exemple de faillite intellectuelle, artistique et morale le plus remarquable de sa génération. » Ainsi jugea-t-on après-guerre l’auteur du Feu Follet, désormais plus célèbre pour l’étiquette « écrivain d’extrême-droite » qui lui colle aux doigts. Drieu s’est suicidé à Paris en 1945, a accédé à la Pléiade en 2012 et depuis, un lent travail de résurrection, de réanimation – non de réhabilitation s’est enclenché. Récemment, l’historienne Aude Terray est parvenue, dans Les derniers jours de Drieu La Rochelle, à cerner cette personnalité trouble qui oeuvra toute sa vie à heurter ses semblables. Quasiment au même moment, les éditions de Paris – Max Chaleil ont fait paraitre un recueil de chroniques, pour la plupart inédites, données par Drieu à Marianne, la NRF, Le Figaro, L’Europe nouvelle et bien d’autres, entre mai 1928 et mars 1941.

Critiques d’art, rêveries personnelles, entretiens avec Jorge Luis Borges en Argentine, reportages de terrain, chroniques judiciaires et professions de foi idéologiques brossent le tableau d’une époque où le journalisme était la voie d’expression privilégiée des intellectuels, imposant la précaution de se relire avant impression. Une époque miroir de la nôtre, aussi, troublée, insaisissable, propice aux débordements de tous côtés. L’auteur se décrit comme frappé d’une solitude totale, dès 1928, que ne réchauffe, à l’aube, la seule fumée des cigarettes. Solitude coquette ou réelle ? On ne le saura pas. Il se reconnait dans la souffrance de Soutine, « si réaliste », si l’on se donne la peine de la regarder en face. Mais se perd dans les fréquentations mondaines, dans les soirées littéraires où on ne cesse de lui demander quand il écrira enfin un « vrai livre », c’est-à-dire, aux yeux des Français, un roman long et foisonnant.

On rencontre les mêmes lecteurs de journaux qu’aujourd’hui, qui prennent parti sans s’interroger et invectivent les journalistes quand ceux-ci n’écrivent pas ce qu’ils veulent lire. Les mêmes vues de la province reculée, dévastée déjà par l’exode rural, de l’abandon des campagnes pour la ville, les usines, le chômage.

Drieu est un hypersensible. Il glisse sur les êtres et le choses, démonte les rouages de la comédie sociale. Lors du procès Hanau, il est dans la salle et note:

« Je suis effrayé de l’immense connivence, veule et vague, qui remplit cette salle. Personne ne réagit contre personne. »

En février 34 il couvre les événements de l’intérieur, passe d’un camp à l’autre, se promène entre les barricades, interroge les cafetiers, les commerçants, prend le pouls d’un peuple qu’il juge fantomatique. Pour lui, la France et les Français sont engoncés dans leurs mauvaises habitudes, mangent trop, sont lourds, maussades, condamnés à l’amertume s’ils ne se secouent pas. « Rien de plus horrible qu’un peuple qui boude. (…) Il ne faut plus que nos héros soient tristes »

 

 

Pierre Drieu La Rochelle, Chroniques des années 30, présenté par Christian Dedet, Éditions de Paris-Max Chaleil, 142 pages.

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