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La littérature est morte, vive la littérature !

Olivier Cadiot au pays des fossoyeurs du style

 

« Quel soulagement ! » entend-on au fond de la salle. « On était anonymes et pauvres. On le redevient. »

La littérature est portée disparue. Dans sa folle Histoire de la littérature récente, Olivier Cadiot entreprend de retrouver sa trace et mène l’enquête auprès de ses orphelins. On en reconnait quelques uns, on ne nommera personne pour ne pas faire de jaloux. Ces gens-là sont à manier avec précautions.

Le plus loquace est cet universitaire dynamique qui, quand il entend parler de littérature, lève les bras au ciel et les fait claquer sur ses flancs en haussant les épaules, manière universelle de signifier « que voulez-vous que je vous dise ? »

Pour lui, c’est fini. C’était-mieux-avant, il n’y a plus rien à faire, nous sommes la queue de la comète et tout effort est un attendrissant sursaut avant la résignation. « Il vaut mieux être mort que démodé. » Le crime profite au décandentiste, mais pas seulement.

Son voisin de table éveille le soupçon. C’est celui qui tend un doigt accusateur vers tous les auteurs apprentis et confirmés, qui les considère comme une espèce surnuméraire à abattre pour maintenir l’équilibre de l’écosystème littéraire. Sa devise ? « Il y a plus d’écrivains que de lecteurs aujourd’hui ! », sous-entendu: « sauvez la littérature, tuez les auteurs »… L’inspecteur Olivier Cadiot ne demande pas comment il s’y prendrait pour désigner les victimes expiatoires. Il se contente d’accompagner le bourreau en puissance dans l’examen des suspects.

Celui qui exhume le passé comme un vieux cake racorni veut « faire sortir » ce qu’il a au fond des tripes. Cet autre, armé d’un cahier d’écolier, d’un stylo Bic bleu et d’un très studieux brouillon, voire d’un sac plastique en guise de cartable, met tant de zèle à manifester son humilité qu’il ne supporte pas de la voir contestée. Ils ne sont pas les plus dangereux, mais garder un oeil sur eux n’est pas du luxe.

Dans la catégorie au-dessus, on trouve le petit-bourgeois qui se découvre l’être le plus malheureux de l’univers. On le laisse libre. Son cas relève plutôt de la brigade de répression des clichés.

Même punition pour les vieux écrivains (veste de tweed, croquettes pour chat, rôti de porc froid et mère attentionnée) qui racontent leur vie. Pour ceux qui sont « un paysage avec deux versants, l’un triste, l’autre gai ». Pour ceux qui écrivent des romans dans lesquels un personnage frappe à la porte d’un mystérieux manoir, se la fait ouvrir par un mystérieux majordome et traverse un mystérieux couloir, immense, dans lequel il ne se passe rien.

Quant aux adeptes de l’Antique et leurs détracteurs qui ne jurent que par la Jeunesse, l’inspecteur Cadiot suggère de prendre les uns pour taper sur les autres.

Dans le quartier haute sécurité, la racaille: les rédacteurs de brochures publicitaires qui se prennent pour des oracles, vantent le « temps suspendu » d’une livraison de sushis ou la « liberté d’être soi-même » au volant d’une Renault Mégane. À leurs côtés, les pères de famille, nécessaire à barbecue en main (attention, ils sont armés), accusent leur progéniture de tous les maux: « les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus rien ! » C’est vrai, les jeunes d’aujourd’hui ne sont bons qu’à disposer les livres sur des tables basses Ikea pour impressionner les invités. Et quand ils réalisent un beau matin qu’ils sont les êtres les plus malheureux de l’univers, ils se laissent influencer par le mercantilisme des papeteries, achètent des dizaines de carnets aux couvertures Pop Art qu’ils exposent sur la table basse, et ainsi de suite…

C’était mieux hier mais encore mieux avant-hier.

Cette affaire de disparition est une arnaque aux assurances. On cherchera toujours, on ne trouvera jamais et on écrira quand même. L’inspecteur Cadiot lève les bras au ciel et les rabat en se frappant les flancs. « Finalement, je vous déconseille d’embrasser cette profession. »

 

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Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome 1, P.O.L., 181 pages.

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