J'ai lu après tout le monde·Littérature francophone

Dans la peau de Serge Koster

De son propre aveu, Serge Koster est un homme qui voit le reflet de son Moi majuscule dans un vers de Racine: une espèce en voie de disparition de latiniste militant et d’irréductible helléniste. Son dernier ouvrage, Un Été sans fin, est un autoportrait foisonnant. Koster y explore tous les chemins menant à lui-même, se perd en route avec délices, contemple le paysage sans jamais lâcher la main de son lecteur. Un exercice gracieux, une peinture floue, donc fidèle, commencée avec cette question: « Mon corps est-il moi ? »

C’est miss P., la maladie de Parkinson, qui agite les nuits et les membres de Serge Koster depuis quelques temps. Son écriture se fait urgente, précise dès lors qu’il nous emmène avec lui dans les labyrinthes de la médecine moderne.

« Nous visionnons en silence le film funèbre de cette jungle qui pousse à la place de mon cerveau. »

Restituer dans les livres ce qui s’enfuit de son corps, la maîtrise et la conscience de soi est un projet qui le rapproche de François Nourissier, à qui la maladie doit son petit nom, et de « 9000 nouveaux cas annuels. »

« J’écris comme on s’évade d’une geôle. Marchons gaiement. »

L’étape suivante de l’imagerie cérébrale concerne une autre forme de généalogie, celle, prosaïque, de la paternité – et en miroir, de la filiation. Père par excès de volupté et défaut de contraception, parce qu’Ogino « rime avec Godot », fils malgré lui d’un homme disparu, « ce qui compte en fin de parcours, c’est le noyau de culpabilité dont les fissures [des] apparentes réussites laissent apparaître la palpitante membrane. »

La figure du père est une case manquante sur l’échiquier de sa mémoire. C’est une silhouette à peine connue mais bienveillante, une maison peu fréquentée, une fin accidentelle le vendredi 22 mai 1970 à neuf heures du matin sur une route lointaine et un vide à remplir pour le reste de sa vie. Il est plus difficile de se consoler de la mort d’un être lorsque notre souvenir a gardé la photographie d’un visage, d’un sourire, d’un regard. Koster invente le père qui lui manque et l’invite dans son premier roman, Le Soleil ni la mort (Denoël, 1975), avant de le grimer tantôt en Francis Ponge (à qui il consacre un essai en 1983), tantôt en Maurice Nadeau, son premier éditeur. Ses modèles sont le « bon père » admiré par Montaigne, Firmin Léautaud, l’indigne géniteur de Paul, Lear et sa chère Cordélia ainsi que le Père Goriot, des idoles puisées chez les plus grands car « la transcendance du style est une expédition au paradis des promesses. »

Tout occupé à cette tâche, il ne pourra devenir ce qu’il n’a pu observer que de loin. Au manque s’ajoute la culpabilité. Delphine, sa fille, aura elle aussi de quoi se plaindre de l’absence d’un père. Sa tentative de consolation, le roman La Condition du passager (Flammarion, 1987) est selon lui ratée. Pas la peine d’insister.

« Qu’est d’autre la paternité qu’une entreprise improbable dont nous nous autorisons pour nous croire immortels ? »

L’arbre généalogique laisse choir sa branche morte et nous retrouvons Koster grand-père de Pauline, prénommée ainsi en l’honneur de l’épouse de Sénèque, Paulina, qui le suivit dans le suicide. Cette petite-fille porte dès le berceau la marque filiale qui faisait défaut à sa mère. « J’aime la musicalité de ce nom. Il m’enchante d’être grand-père. »

Délivré au moins symboliquement des affres de la paternité, celui qui imagine avoir souffert in utero de voir le jour en 1940 devine ici une des clés de l’énigme. Son existence était problématique avant même d’être effective: à l’inconvénient d’être né s’ajoute la malédiction originelle et incertaine de la judéité.

Comment être sûr d’appartenir à un peuple autrement que par l’ablation du prépuce ? Portant à la fois le même « désagrément indélébile » qu’Imre Kertész et l’intuition, comme Bergson renonçant à sa conversion au catholicisme par solidarité avec le peuple persécuté, que la judéité est une donnée immédiate de la conscience, Koster se revendique « Juif pas marrant », un pied de nez à ceux qui seraient tentés par la facilité de définir le Juif par l’humour. Un professeur d’Harvard aurait répertorié 8612 façons de se dire juif. C’est encore insuffisant. Dans Trou de mémoire (Criterion, 1991), Koster raconte sa douloureuse circoncision à l’âge de sept ans, mais aussi son absence de culture hébraïque, l’inexistence de sa croyance religieuse, et malgré cela, le fil rouge lancinant de sa vie et de son oeuvre, l’appartenance à un peuple dont chaque douleur le blesse et chaque victoire l’enorgueillit.

Cette question ne trouve pas de réponse, pas davantage dans Un Été sans fin que dans n’importe lequel de ses écrits, ni même dans les nombreuses tentatives informelles de se reconnaitre dans une, au moins, des définitions du Juif. « Je le suis parce que je le suis », mais aussi parce que la douleur forge l’esprit. Rattaché fatalement à la tradition des génies enfantés par le nazisme (Otto Preminger, Billy Wilder, Fritz Lang), Koster « coupé en deux » ne peut se résoudre à admettre qu’Hitler soit « son papa ».

Ne lui restent que des miettes d’identité: l’horreur de voir des Juifs tués parce que Juifs le 9 janvier 2015 et la fierté de voir Pauline apprendre l’hébreu en vue de sa conversion au judaïsme.

Une boucle dont il ignore le sens est bouclée. Cet amour des racines dont il ne se déprend pas le classe aujourd’hui, malgré lui mais avec son assentiment, du côté des réactionnaires.

Auteur de l’essai Adieu grammaire ! (PUF, 2001) couronné par l’Académie française, Serge Koster compte parmi les plus fervents défenseurs et illustrateurs de la langue française. Sa lecture critique du magazine Elle reproduite dans le chapitre « la langue en ambulance » d’Un Été sans fin est un morceau d’anthologie. Il y dénombre, en vrac, « des mots tronqués, qui dénoncent la paresse, ou si l’on veut se montrer indulgent, l’impatience », « l’anglomanie » et « le langage jeune ». « Aujourd’hui on a des conduites citoyennes, on regarde un film culte, on intercale voilà entre chaque segment de phrase, on booste son envie de quart d’heure warholien, on a des états d’âmes quelque part (…) »

Mais ne nous méprenons pas sur son compte. Koster travaille également à casser à chaque page l’image du « prof de latin austère ». Riant de sa manie de la correction grammaticale, de son hypocondrie et de sa vanité de jeune auteur qui lui colle au corps, il balaie les reproches d’égocentrisme d’un revers qui ne tremble pas: « Je ne consens pas à insulter le passé. »

Le passé, dont il semble revenir par un train de nuit, c’est aussi et finalement le souvenir de son beau-frère, parti pour son dernier voyage vers Zurich où l’euthanasie l’a soulagé de ses souffrances. Un homme sportif et bon vivant mais rongé par la maladie, attablé dans un fast-food et quelques heures plus tard apaisé de tout par le pentobarbital de sodium.

Avec une pudeur extrême, Koster glisse entre ces lignes sa peur d’être le prochain sur la liste et l’angoisse à l’idée que miss P. ne lui vole ses derniers instants avec « l’aimée », son épouse depuis cinquante ans. Nourri aux mêmes mamelles, Paul Veyne reproduit cette injonction d’Horace dans son autobiographie: « Non, ne cherche pas à savoir – c’est tabou – quelle fin m’ont réservée, t’ont réservée les dieux, ô Leuconoé: ne scrute pas les calculs des astrologues. »

Tel est le fin mot d’Un Été sans fin: l’élégance de la résolution, la sérénité du dédain devant l’insondable et la perspective si réjouissante que rien de tout cela n’a le moindre sens.

 

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Serge Koster, Un Été sans fin, Éd. Pierre-Guillaume de Roux, 109 pages.

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