Littérature·Littérature francophone

Les barricades mystérieuses…

Le premier roman horrifiant d’Emmanuel Régniez

 

Octave et Véra sont frère et soeur. Depuis vingt ans, depuis la mort de leurs parents, ils vivent reclus dans une magnifique demeure qui leur fut léguée par un tour bizarre, puisque leurs parents n’avaient pas le droit d’y habiter. Le jour où Octave et Véra s’y sont retirés, ils sont comme entrés en religion: main dans la main, sachant qu’ils n’en sortiraient jamais plus.

Ou presque. Chaque jeudi, Octave se rend au centre ville pour acheter des livres. Une routine si imprimée sur leurs existences que celles-ci ne sauraient être définies autrement. Le roman d’Emmanuel Régniez commence le jour où Octave aperçoit sa soeur dans un bus, alors qu’elle n’a jamais pris le bus et ne sort jamais de la maison, de « Notre Château ».

Un lecteur blasé échafaude aussitôt les hypothèses habituelles: soit il s’agit d’un roman fantastique et nous sommes au point de bascule de la réalité, soit nous nous trouvons dans l’esprit d’un psychotique, ou d’un homme sain confronté à une psychotique. Quoiqu’il en soit, comme Octave qui ressasse les détails, se frotte les yeux, peine à croire ce qu’il vit, nous nous raccrochons aux branches. Ça ne peut pas être si terrible que ça…

Les événements surnaturels s’enchainent, depuis les apparitions fantomatiques jusqu’aux murs qui saignent. Bizarrement, Octave n’est pas si effrayé que nous le serions à sa place. Peut-être est-ce une démonstration des vices et vertus de l’isolement, tant en soi-même que dans la vie, dans un couple, une relation ou une maison de campagne. D’autant que les deux protagonistes dorment enlacés d’un sommeil sans rêves et évoluent ensemble dans une maison sans miroir. Rien que soi-même, ses habitudes, l’inceste finissant par devenir normal puisque personne n’est là pour s’en indigner, c’est à vous rendre fou, en effet…

Et puis, l’action est concentrée autour de la date du premier avril: et si tout cela n’était qu’une blague ? Habile manière de conjurer le sort. Pourtant, l’écriture autarcique d’Emmanuel Régniez nous enfonce la tête sous l’eau quand nous croyons avoir compris les ressorts. Notre Château n’est pas réductible – non plus – à une expérience des mondes parallèles. Ce serait trop facile.

Alors c’est une affaire de famille ? Il n’y a pas de famille sans secrets, sans douleurs, sans un élément perturbateur. Une famille heureuse, cela n’existe pas.

C’est l’écriture elle-même, qui tourne en rond mais finit par avouer le fin mot de l’histoire. « Notre Château », maison hantée et catalyseur des tragédies familiales, retient en son sein le couple. Quiconque voudra les en extirper subira le même sort que leurs parents:

« Oui, j’étais dans la voiture.

Oui, j’étais avec eux.

Et ce qui devait être fait a été fait. »

Notre Château est un roman terrifiant digne des films d’horreur les plus subtils, un objet éditorial soigné, agrémenté des photographies de Thomas Eakins, une panoplie de cauchemar qui colle au corps pour longtemps.

 

 

61zHEOr3mULEmmanuel Régniez, Notre Château – Le Tripode, 140 pages, 15 euros.

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