J'ai lu après tout le monde·Philosophie et essais étrangers

La croisade contre les bienheureux de Thomas Ligotti

The Conspiracy against the Human Race est le premier ouvrage de non-fiction de Thomas Ligotti, habituellement classé aux côtés de Poe et Lovecraft au rayon littérature fantastique. Facile, donc, aux lecteurs qui voudraient éviter de recevoir ses thèses en pleine figure, de considérer cet essai comme un roman de plus. David Benatar (philosophe de l’université de Cape Town) les prévient pourtant: quiconque voudrait assimiler The Conspiracy à de la fiction ne ferait qu’alimenter la Conspiration…

 

Sus aux pessimistes !

L’essai commence par un réquisitoire de Ray Brassier contre la stigmatisation de la pensée pessimiste menée par l’histoire de la philosophie toute entière: vivre et être satisfait de vivre va de soi, toute pensée divergente de ce dogme est perverse et condamnable. Nous traduisons:

« The Conspiracy against the Human race met en difficulté comme jamais cela n’a été fait le chantage intellectuel qui oblige tout un chacun à s’estimer éternellement reconnaissant d’avoir reçu ce cadeau qu’est la vie, et que personne n’a jamais demandé. Non, être en vie n’est pas une partie de plaisir. Cette simple négation résume à elle seule la témérité consistant à penser au-delà des platitudes louant l’ambivalence tragique de l’existence, jalonnée de souffrances, frustrations et mensonges à soi-même. Il n’y a pas de nature à vénérer, il n’y a aucune raison de vouloir s’en rapprocher, il n’y a pas de « moi » à hisser au rang de maître de son destin, pas plus qu’il n’y a d’avenir où placer ses attentes et ses espoirs. Que cela soit dit, la vie est (…) diaboliquement inutile et insensée. »

L’essai de Ligotti offre un panorama de tous les coupables, conscients et heureux de l’être ou non, de cette fameuse conspiration. Une vérité surgit rapidement: l’homme complote d’abord et presque seulement contre lui-même; nous sommes les artisans de nos inconséquences, donc de notre malheur, et nous le voulons bien. Cette déclaration s’appuie sur un constat simple: il est possible de faire changer un être humain sur tous les plans, depuis le dieu qu’il prie jusqu’à sa coupe de cheveux. Mais un point reste inamovible: l’existence est une bonne chose, renoncer à la vie une hérésie, un impensable. L’optimisme serait ainsi le tour d’esprit le mieux partagé au monde.

 

La conscience comme malédiction

Pour découvrir l’origine de cette conspiration, Ligotti se livre à une psychogenèse de l’homme comme conscience de sa finitude, effrayé par celle-ci et voulant à tout prix l’écarter de sa vue.

Il a été décidé que la vie était une bonne chose, et à cela, il convient d’ajouter que, par rapport à son contraire, elle est encore plus aimable… Sauf que ce « contraire » n’a rien de réconfortant. D’abord, nous ne savons rien ni ne pouvons rien dire de la « non vie ». Mais qu’importe, là se trouve la ligne de fracture de l’humanité: les optimistes ne voient pas le problème, les pessimistes jugent délirant de considérer la mort comme un nouvel éveil sur une terre plus, ou au moins autant, hospitalière que celle que l’on vient de quitter.

Le Norvégien Peter Wessel Zapffe a longuement commenté cette fracture, notamment dans l’opuscule The Last Messiah (1933). Selon lui, si l’humanité entière ne s’est pas déjà suicidée, c’est que la majorité des hommes ont appris à considérer leur conscience, et le premier mouvement de celle-ci pour contempler sa finitude, comme une malédiction, et à lui rabattre le caquet en toute occasion. C’est par crainte de ce qu’ils auraient à murmurer à l’oreille de leur conscience anesthésiée que beaucoup refusent d’accorder le moindre crédit intellectuel aux pessimistes. Pour bien d’autres, les discours de ces derniers ne font tout simplement pas sens, et c’est encore mieux ainsi.

S’ensuivent de drôles de conclusions. Par exemple, l’utilitarisme négatif de Karl Popper, selon lequel tout doit tendre à l’éradication de la souffrance, est en réalité un programme d’extermination de la race humaine qui s’ignore, car dans les conditions posées par Ligotti, supprimer la souffrance égale supprimer la conscience…

 

Le Moi et la psychopathologie

Loin de se douter – et à raison – de la menace qui pèse sur elle, la conscience est occupée tout au long d’une vie à se créer frayeurs et ennemis. Son bras armé est figuré par l’hypertrophie du Moi, un phénomène décrit par le philosophe Thomas Metzinger dans Being No One (2004): le Moi est non seulement une pure invention, mais une malédiction, enflant tel un champignon vénéneux sur les infrastructures socio-culturelles (famille, mariage, nation, religions…). Le Moi, persuadé de sa spécificité par rapport aux autres espèces vivantes qui en seraient dépourvues, se fait peur devant des films d’horreur qui le mettent en scène en mauvaise posture (The Invasion of the Body Snatchers, cite Ligotti, entre autres exemples), et remplace la conscience et ses idées noires dans le psychisme humain, jusqu’à provoquer des catastrophes qui relèvent, cette fois, de la psychopathologie.

Effectivement, les troubles mentaux et surtout la dépression, sous quelle que forme qu’elle se présente, constituent des rites de changement du Moi. Souvent surestimés par ceux qui en sont l’objet, érigés au rang de sacrement, ils modifient réellement le Moi, et dans les cas les plus extrêmes, provoquent son auto destruction ou son aliénation définitive. Le sujet victime de ces troubles a soudain devant lui une des vérités de l’espèce humaine: sa pire crainte est de se voir changer « de l’intérieur », qu’il ne se sente plus familier de son psychisme et/ou de son corps. L’homme est une chaîne de déterminismes et de réponses mécaniques aux conditions socio-culturelles que seul ce qui est considéré par l’ensemble de la communauté comme une maladie (et l’on saisit bien ici le sens métaphorique du syntagme « maladie mentale ») peut perturber, modifier, briser.

En conséquence, poursuit Ligotti, la seule guérison acceptable de la dépression advient lorsque le sujet « prend du recul » sur ce qu’il a vu et vécu, et affirme de nouveau que la vie vaut la peine d’être vécue, la famille est une chose formidable et la religion un terrain d’épanouissement spirituel … C’est-à-dire lorsqu’il fait figure de convalescent de l’optimisme. Sans cela, il aura peu d’espoir de quitter un jour l’hospice et la camisole.

 

Le nihilisme et ses ennemis de l’intérieur

Le plaidoyer pour le droit au mauvais esprit s’achève en explorant ses bases théoriques, elles aussi minées. Nietzsche serait en effet un esprit parfaitement normal, le fossoyeur du nihilisme autant que de Dieu: en faisant semblant de dire non à certaines valeurs alors qu’il n’attendait que de dire oui à de nouvelles, et en investissant, à l’inverse de Schopenhauer, positivement l’existence humaine tendant vers un idéal capable de créer de nouvelles valeurs, il ne fait rien d’autre que trahir le camp du non.

Et finalement, les individus à la recherche de noirceur et de nihilisme sont toujours dupés par les apparences. Articles, études, romans, tout ce qui s’écrit ou presque est taché par une forme de thanatophobie universelle. Même les disciples de Schopenhauer ou les amateurs de Cioran parviennent, de loin en loin, à déclarer que, même si l’existence s’avère une affaire douloureuse, éradiquer toute vie sur Terre serait une perte plus douloureuse encore, sans commune mesure avec les plaies ordinaires de l’existence que tout homme devrait supporter au nom de la pérennité de l’espèce.

Mettre en balance l’être et le néant, c’est faire gagner l’être à tous les coups.

 

Et finalement…

… c’est pourquoi on ne peut prendre au sérieux trop longtemps les sentences de Thomas Ligotti. Son essai, loin de n’énoncer que des âneries, ne peut être lu in extenso que comme un délicieux récit d’épouvante auquel nous prenons part avec un plaisir masochiste, comme à toute chose de l’existence…

 

61gafoq4XBL

The Conspiracy against the Human race, par Thomas Ligotti, préface de Ray Brassier, Hippocampus Press, New York, 2010

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s