Littérature étrangère

Le Diable au coin de la rue…

Dix-neuf nouvelles horrifiantes de Tiodor Rosic

 

Une femme appelle la police pour signaler la mort de sa vieille voisine et se pend au moment où les inspecteurs arrivent. Est-ce la mort que Milena croisait tous les matins dans son miroir ou au supermarché ?

Est-ce la mort qui joue à la flûte une fugue que Nestor le recteur du conservatoire est seul à entendre ? Après sept nuits sans sommeil, il poursuit et rattrape le soliste: lui-même, baignant dans son sang.

Et que dire du chat noir recueilli par un standardiste et devenu l’idole tyrannique des milieux branchés de Belgrade, sinon que le Diable en personne loge en son sein ?

Introduire le bizarre dans la normalité est la vocation du genre fantastique: plus le bizarre est ténu, plus il est terrifiant. Ici, c’est une étrangeté brutale, à peine esquissée et surtout pas questionnée, moins encore expliquée, qui fait irruption dans le monde de tous les jours, et parfois dans la normalité à marche forcée du soviétisme.

On connaissait sur ce point les récits de goulag, de résistance plus ou moins active, d’exactions, d’exécutions et d’exils, on explore peu les limites de la standardisation des esprits. Dans l’Histoire comme dans la tête des hommes, le couvercle de la cocotte tremblote, est à deux doigts de tout faire sauter, mais reste finalement en place.

L’auteur n’en dira pas plus, la nouvelle s’achève. De quoi a-t-il été témoin, d’où parle-t-il, comment fait-il pour être toujours au bon endroit au bon moment ? Mystère, crime parfait de l’écrivain. Le lecteur est condamné à ne pouvoir suivre aucun des personnages dans l’abîme soudain béant sous ses pieds et son plancher grinçant. Quelle que soit la lucarne à travers laquelle il nous est donné d’observer la scène et son basculement dans l’irréel, elle rétrécit et se referme, nous laissant pour dernière image celle d’un être damné emportant son secret dans un autre monde. Il ne nous reste qu’à prier pour croiser nous aussi le diable au coin de la rue et le percer à jour.

À moins qu’il ne soit même pas nécessaire d’arpenter les rues ou les manoirs hantés. L’équilibre de Vasilije, mari violent et alcoolique, banal jusqu’à l’os, vacille imperceptiblement: « il s’arrêtait à la buvette Prokupac, sirotait un brandy, supportait l’Étoile rouge, marmonnait des chansons dans sa barbe, et de temps à autre, sans rime ni raison, riait tout seul. ». Plus tard dans la nuit, surgissant d’un tas d’ordures sous la forme d’un chien pour mordre sa femme au sang, il se donne à lui-même des raisons de rire.

Et si tout cela ne se passait que dans nos têtes ? À bien y réfléchir, l’infanticide mis en scène dans « L’Enfantement » est commis par une épouvantable tarentule, ou le motif psychanalytique universel de la mauvaise mère.

Fonctionnaires sadiques, vieilles cocottes, voisins indiscrets, filles de joie parricides, cette galerie de portraits est une tératologie humaine; le mal s’y loge si profond que l’on n’y distingue plus les hommes des bêtes.

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La Robe de madame Kilibarda, Tiodor Rosic, traduit du serbe par Alain Cappon – Serge Safran Éditeur.

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