J'ai lu après tout le monde·Littérature francophone

Slobodan Despot, Le Miel: On n’échappe pas à sa guerre…

Ce qui rend Vesko le teigneux si teigneux, au point qu’il serait prêt à assommer son père au bord de l’autoroute qui mène à Belgrade, Vera la guérisseuse a eu toutes les peines du monde à le lui faire avouer.

« Vera n’avait jamais vu autant de miel », ainsi débute le récit de leur entrevue. Vesko, forcé de livrer à la vieille femme une énorme quantité de la production de son père, apiculteur, n’avait sans doute jamais vu tant de douceur et de compréhension dans le regard d’un être. Collant et doux à la fois, le miel coule entre les hommes, les territoires, les destins, et les fige ensemble, dans l’ex-Yougoslavie démantibulée, martyre, frappée comme par la foudre par les haines ethniques qui ne s’endorment jamais tout à fait. En quelques jours, des voisins sont devenus ennemis de sang, des amis se sont entre tués, des hommes et des femmes ont tout perdu et d’autres conquis ce qu’ils pensaient leur revenir de droit. Mais l’histoire classique des guerres et des peuples laisse toujours des hommes sur le carreau.

Ce qui rend Vesko le teigneux si teigneux, c’est que lui a échappé à tout.

« Nous sommes plus veules et plus couards que nous ne voulons l’admettre. Mais cette veulerie, cette indifférence à l’intérêt commun finissent par nous mettre en péril de mort – et nous voici obligés de devenir des héros là où d’autres auraient été diplomates ou simplement prévoyants. »

Depuis Belgrade où il était un fonctionnaire véreux parmi d’autres, il n’a rien vu de la guerre, des bombardements, de l’horreur que les siens ont dû fuir. Pire, il ne s’est pas soucié une seconde de son père, Nikola, qui vivait seul dans la région reculée de Krajina. Il a pourtant bien fallu qu’il fasse machine arrière, qu’il parcoure le chemin inverse de tous les désespérés jetés sur les routes, qu’il s’enfonce dans les territoires ravagés par la guerre et dans son propre passé. Ce n’est qu’à ce prix qu’il se retrouvera, et que le miel de son père pansera ses blessures.

La guerre aussi colle les peuples ensemble et pour toujours dans un destin commun, qu’ils l’aient souhaité ou non. Alors qu’il roule à tombeau ouvert dans un pays qui n’est plus le sien, la chanson de Lynyrd Skynyrd, Sweet Home Alabama fait tout à coup sens dans son esprit: « Big wheels keep on turning / Carry me home to see my kin… »

Ce qui rendait Vesko le teigneux si teigneux, c’est qu’il n’avait plus ni racines ni place dans le monde nouveau dessiné par l’éclatement de feu son pays, la Yougoslavie.

« J’étais passé moi aussi à côté de cette guerre » avoue le narrateur à la fin du récit. « Comme si elle ne me concernait pas, alors que des gens de mon sang y avaient souffert, jusqu’à la mort. J’en avais conservé un regret cuisant, tenant moins de la culpabilité que d’une curiosité immature. »

« Pourquoi avais-je ressenti alors comme le dépit d’un rendez-vous manqué ? »

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Slobodan Despot, Le Miel – Gallimard & Folio 6029

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