Philosophie et essais francophones·Publications

Emmanuel Berl, vivant, trop vivant

Un portrait caressant par Henri Raczymow

« Berl avait, et sans que rien l’y contraigne, le don de prendre la couleur de toutes les pierres sur lesquelles le destin le posait ». Cette belle synthèse de Jean-Paul Enthoven s’ajoute à d’autres mots aussi pertinents et rivalisant d’habileté à saisir le caractère si singulier d’Emmanuel Berl. Pour Modiano il est un « homme de plage », un de ces inconnus dont on découvre le visage sur nos photos de vacances, quand Jean-Bertrand Pontalis le voit comme un « profil perdu ». Raczymow s’est donné pour sacerdoce de rendre ses traits au fantôme Berl, éternel « second couteau » de la littérature qui se défendait d’avoir prémédité le crime d’écrire.

« Ma vie ne ressemble pas à ma vie » aimait songer et répéter cet homme enclin aux hallucinations négatives, élevé dans le culte des morts et à la personnalité évanescente. Il n’a rien voulu être, tenaillé par une « mortifère obligation d’excellence », persuadé très tôt par sa mère qu’il valait mieux être mort que vivant, que son oncle dont il hérita du prénom, terrassé à vingt-trois ans par la tuberculose alors qu’il préparait l’agrégation, a eu le mérite de disparaitre avant de décevoir les attentes que la famille Berl-Lange concevait pour lui.

Quand l’Histoire voulut le rattraper il répondit par une parade facile et confortable, « le devoir d’un intellectuel est de ne jamais s’engager » d’où il s’est cru à l’abri des accusations de trahison ; mais à ne trahir personne, on consent à tout… « Vivre, c’est d’abord se compromettre » disait au contraire Drieu.

Ce somnambule passa sa vie à essayer de l’éviter, et fut stupéfié par le contraste que lui offraient ses amis, à commencer par Proust, cohérent avec sa chambre, son oeuvre, sa maladie, ses principes et même ses pantoufles qu’il voulait lui jeter au visage.

Avec une délicatesse rarement atteinte dans ce genre d’exercice, Henri Raczymow exhume chaque détail, l’éclaire, l’entoure d’autres souvenirs, ressasse et reconstitue cette unité sabotée. Cet essai ne préserverait pas Berl de son « inquiétude d’exister trop » mais a le mérite d’exister bien.

 

003597979Henri Raczymow, Mélancolie d’Emmanuel Berl -Gallimard/Blanche, 205 pages, 18e90

 

 

 

Cet article figure dans le dernier numéro du Service Littéraire.

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