Littérature francophone·Publications

L’art de cambrioler la mémoire: Archives du vent par Pierre Cendors.

Quand le lecteur lassé des best-sellers annoncés de septembre s’en va errer seul parmi les piles des librairies, que son regard blasé se pose sur une couverture captivante n’arrive pas tous les automnes. Cette année, aux éditions du Tripode – entité née de la scission d’Attila -, Archives du vent, le cinquième roman de Pierre Cendors, est le seul à voir le jour pour la rentrée. Ce détail suffit à capter notre attention. Point de couverture standardisée mais un portrait hypnotique de Louise Brooks sur les deux faces, un travail d’édition soigné jusqu’aux détails, puisque le roman est composé en Perpetua, caractère typographique peu usité et dessiné en 1929. Les chapitres sont séparés par des pages d’un noir profond et uniforme mimant les fondus au noir du cinéma, car tel est le coeur du sujet.

Egon Storm, cinéaste, s’est retiré du monde et programme, depuis sa solitude islandaise, la diffusion d’une trilogie révolutionnaire. Le Movicône, contraction de « movie » et « icône » est un jeu vertigineux avec le temps, l’histoire et la mort. Avec le feu d’un docteur Frankenstein, Storm met en scène dans ses films des acteurs et des personnages historiques disparus, les icônes deviennent acteurs; Hitler est un poète amoureux d’une danseuse, Louise Brooks, et Marlon Brando son disciple. Dans un autre volet, Dali est un aristocrate exilé en Asie où il rencontre un sage incarné par Hermann Hesse… Et comme si cette prouesse créatrice ne suffisait pas, l’exécuteur des volontés de Storm découvre que le personnage principal de la trilogie n’y figure pas. Le mystérieux Erland Solness est introuvable.

Là où la facilité gagnerait un romancier et le pousserait à organiser une  banale chasse à l’homme entravée par des espions et des secrets d’État, Pierre Cendors réaffirme ce qu’est un roman, un vrai: l’exaltation d’une puissance créatrice illimitée grâce à l’exploitation juste des procédés narratifs. La narration indirecte, par exemple, parfois à double, triple, quadruple niveau, est toujours rapportée en narration directe: Anja raconte à Oska ce que Erl lui a raconté de ce que Caxandra lui a montré, cela n’ayant lieu que dans l’imaginaire de Storm qui n’est pas cité, le tout en discours direct. Les frontières du rationnel se fissurent, le roman est une superposition de réalités, de double-fonds et de faux plafonds. Ainsi, le thème du chamanisme, des voyages physiques et psychiques dans le passé et les rêves n’est pas un accessoire fantastique mais un levier du récit. Celui-ci se déplace « mentalement par zigzags, comme l’éclair orageux, l’araignée d’eau ou le serpent qui change plusieurs fois de peau » admet le réalisateur et l’on entend au loin la voix de son auteur livrant ici une clé de son oeuvre.

La quête fictive est celle de ce que Storm nommait « l’autre réel », « Nova Terrae ». La quête réelle, si tant est que l’on puisse l’immobiliser, est celle de la fonction de l’art, la création de cet autre réel. Quand, plongé au fond de lui, tapi dans un renfoncement de falaise, le cinéaste s’abîme dans sa psyché, il « se fait des films », ces derniers ayant autant de puissance évocatrice, autant de réalité, que les bobines. Il n’existe pas de frontière entre le réel « commun » et les films. Dès que l’on croit s’être installé confortablement dans le roman, une narration débarrassée de chausse-trapes, quelque chose de nouveau nous jette loin de la stabilité dans un nouvel état de stupeur. Cinéaste du réel et de l’autre réel, Storm passe son temps à « cambrioler la mémoire » et à disperser son trésor.

Seulement, qu’advient-il lorsque l’on ose forcer la porte des souvenirs ? Un invariant universel: la remontée originelle des motifs psychanalytiques, le rideau levé sur la tragédie familiale qui sous-tend toutes nos existences.

L’auto-analyse de Storm lui rappelle une séparation originelle d’avec sa mère biologique et son demi-frère jumeau, fruit d’un cas extrêmement rare de « double grossesse ». Une situation qui rappelle heureusement la dramaturgie familiale de Wajdi Mouawad.

On ne sort du labyrinthe émotionnel qu’en prêtant foi aux démons venus de l’enfance et crédibilité à leur discours; la mémoire intra utérine et infantile est notre fil d’Ariane. En l’occurence, une scission psychique accompagne naturellement la séparation physique, si bien que Storm n’eut de cesse, dans son oeuvre, de reconstituer son double ignoré. « Votre trilogie, monsieur Storm, est le portrait imaginaire d’un homme qui a existé ! ».

Mis en balance avec la fatalité des déterminismes familiaux, même ignorés, le hasard ne fait pas le poids. Ce ne sont pas les scénarios réels ou fantasmés qui comptent, à l’arrivée, mais le cheminement intérieur des êtres qui les a rendus possibles. D’où l’interrogation essentielle qui occupe le dernier quart du livre en filigrane: l’art imite-t-il la nature ou la nature imite-t-elle l’art ? Qui vient en premier, de la création ou de l’inspiration ? « La lumière n’est-elle pas une hallucination de la nuit ? » demande un admirateur de Storm citant Cioran.

Un cinéma tel que le Movicône est la caricature de sa propre nature, le cinéma est pris ici comme hypothèse théorique, miroir grossissant des autres arts pour tenter de fournir une réponse à cette question essentielle. Dans le roman, les techniques narratives sont mises au service de cette enquête. Des passages entiers sont reproduits à l’identique de manière à recréer ou anticiper des situations passées ou futures par rapport au temps du récit. Storm le dit, il a vécu entouré de fantômes, figurés par ces anamnèses. Les premiers détracteurs du cinéma lui reprochaient sa dimension morbide, de mettre en scène des corps morts, momifiés par la caméra et le projecteur. Storm, dans ses films et introspections, récolte des fragments de passé, met en scène les morts littéralement. Le cinéma ainsi compris est une anamnèse suivie et construite. On ne peut plus s’étonner, dès lors, que le personnage trouve dans la fiction la clé de son passé. Visionner un film et effectuer un voyage chamanique reviennent au même: on voit ce qui n’est pas visible dans la réalité, le monde, la couche primaire des données sensorielles.

C’est par la force du cinéma – de l’art – que Storm se réconcilie avec lui-même. Dans son ultime réalisation, il choisit de jouer le rôle de son jumeau Solness et le ressuscite du même coup: incarner un personnage dans une fiction revient à le faire vivre dans cette couche de réalité particulière qu’est l’écran de cinéma, ni plus, ni moins vibrante que les autres.

Pierre Cendors, Archives du vent – Le Tripode

À lire dans le dernier numéro de la Quinzaine…

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