Littérature francophone

Chloroforme et gastéropodes, ou un roman presque réussi.

Cela commencerait presque à devenir lassant: un personnage réel, plus ou moins méconnu, est harponné par un romancier plus ou moins talentueux en quête de sujets originaux et devient un héros de papier à qui l’on fait faire et dire le plus de choses originales possibles. Journal d’un caméléon n’échappe pas à cette règle: Didier Goupil retrace le parcours mental et physique de l’artiste Roger Cosme Estève, peintre catalan qui mériterait d’être mieux représenté.

Il y a le sujet, il y a aussi la manière; et si celui-là est bon, celle-ci patine. Exemple choisi au hasard, aux trois quarts du roman environ: « Le vent soufflait par rafales, des rafales violentes et sèches qui étaient autant de claques lui cinglant le visage. » Le Guiness Book devrait ajouter un encart « record mondial du nombre de redondances dans une seule phrase ». Alimenté par ces erreurs manifestes, le roman lambine, fait deux pas en avant et trois en arrière, à l’image de son protagoniste égaré on ne sait trop pourquoi dans les couloirs d’un hôpital psychiatrique où il cuve sa tentative de suicide.

L’indulgence qui ne caractérise pas tous les lecteurs laisserait à l’auteur une chance de s’en tirer par le haut: et si ces scories n’avaient pour but que de rendre l’atmosphère dans laquelle évolue le Cosme Estève fictif, là où on ne respire « plus de l’oxygène mais du choloforme » ? Cette écriture agaçante et oppressante produit sur le lecteur le même effet que les murs de l’hôpital et ceux dressés pour son bien par la camisole chimique dans l’esprit du peintre. L’excuse est trop belle pour être vraie ? Le procédé est trop complexe pour être maîtrisé ? C’est au choix, car définitivement, ce journal, ou plus exactement, cette introspection d’urgence d’un homme bipolaire, réellement meurtri par la mort d’un enfant, n’est pas à la hauteur de ses ambitions. Cosme-Estève n’est pas un « caméléon » comme aiment à le répéter son psychiatre et son créateur, son existence déroulée comme un film en noir et blanc n’est pas celle d’un schizophrène mais d’un artiste volage, insatiable et séducteur, celle d’un homme enfin.

Laissons le mot de la fin à l’indulgence: le film est agréable, parfois drôle, une fois ou deux bouleversant, souvent étonnant. Quand les lumières se rallument, on se souvient surtout du nom, Roger Cosme Estève, et l’on brûle de réparer les torts qui lui sont faits en découvrant son travail, puissant et dénué de lourdeur.

Didier Goupil, Journal d’un caméléon – Le Serpent à Plumes.

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