J'ai lu après tout le monde·Philosophie et essais étrangers

Quelques réflexions blasphématoires, Zizek: La difficile insoumission.

Comme on a tout lu et tout entendu sur « Charlie » depuis presque un an maintenant, il était temps de jeter un oeil à l’essai de Zizek, volontairement écrit très vite après les attentats de janvier. Le parti-pris est plus que séduisant. La réaction à chaud est souvent pointée du doigt comme une entreprise de désinformation sensationnaliste quand elle est pratiquée par les chaînes d’information en continu. On lui oppose une sagesse de la lenteur, de la réflexion, à laquelle tout intellectuel digne de ce nom se doit de souscrire au risque de passer pour un plumitif de tabloïd ou pire, un idéologue recyclant des drames à sa sauce propagandiste. Zizek s’en moque. Il fustige à raison la posture facile de l’attente et de la pondération, inadéquate à notre monde ultra rapide. Il élude aussi les reproches faciles: parler tout de suite après un événement ne nous oblige ni ne nous contraint à être pathétique. Précisément, c’est à cause de ce trop-plein d’émotion entretenu par la « tristesse » de François Hollande – qu’on aurait préféré voir en futur chef de guerre déterminé à défendre son pays, mais enfin passons – et culminant dans les manifestations du 11 janvier, que l’esprit « Charlie » s’est enterré lui-même. Là où on aurait imaginé les survivants caricaturant le cortège de chefs d’État au visage grave, Patrick Pelloux faisait un hug à Hollande et les soit-disant lecteurs de toujours du magazine applaudissaient les CRS. Pour Zizek l’équation est simple: l’attentat contre Charlie signe la défaite définitive de l’esprit de mai 68, la foule consent de nouveau à la soumission aux ordres.

On peut regretter qu’il n’accorde aucune importance au reste de la semaine sanglante de janvier 2015 et s’indigner de sa nostalgie pour les temps bénis où les CRS recevaient des pavés plutôt que des câlins, certes, mais laisser une chance à la démonstration est une posture autrement plus jouissive.

D’abord, on n’y trouvera nulle complaisance de gauche avec les terroristes: il est vrai qu’avec des bons sentiments on trouve des excuses à tout, mais il faut laisser au socialisme français ce qu’il fait de mieux. Aucune tentative, non plus, de relativisation de nos souffrances par rapport à celles du Tiers-Monde. Mais une question: que cachent les mouvements de communion de l’hiver dernier et comment en est-on arrivé là ?

 

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Pour fournir un début de réponse, il faut en passer par des remarques précises quant à la nature et aux origines de l’islam. Zizek note préalablement que l’on a tendance à assimiler trop rapidement les trois monothéismes entre eux, d’où des conclusions hâtives selon lesquelles l’islam d’aujourd’hui est le christianisme du Moyen-Âge et que quelques siècles suffiront à le calmer. Une différence fondamentale est que l’islam n’est pas une religion institutionnelle, il n’y a pas « d’Église de l’islam », ou plus exactement, l’institution mère de l’islam, c’est le califat, l’État islamique tel qu’il s’est autoproclamé à l’été 2014. Cette religion est par essence politique. Plus, elle donne naissance à une forme d’État différente de nos États occidentaux, où le biopouvoir est rejeté au profit d’une mise sous contrôle de tous les comportements extérieurs de son peuple. Vouloir lutter contre un ennemi, c’est bien, en saisir les particularités naturelles, c’est encore mieux.

Dès lors, l’hypothèse de Zizek est que le libéralisme, dans sa nature propre, comprend la faille qui le fait s’auto-détruire. Tel qu’il est conçu et qu’il existe, il est incapable de protéger ses valeurs, au premier rang desquelles la liberté et l’égalité, qu’il broie de ses propres rouages. De ce fait, le débat sur la pré ou la post modernité de l’EI est tranché: l’EI est postmoderne précisément parce qu’il est le résultat d’une dégénérescence du libéralisme engendrant les fondamentalismes.

Si le libéralisme occidental couve en son sein le fanatisme islamique, il est cependant nécessaire de ne pas examiner ce dernier avec la seule grille de lecture libérale-libertaire et droitdel’hommiste. Au contraire, en s’appuyant sur des exemples concrets, Zizek met au jour les logiques particulières au mode de vie musulman et en conclut que nous ne pouvons rien en dire, ni légiférer à ce sujet.

Pour un musulman, il est impossible de se taire face au blasphème car il perturbe sa relation vivante avec Dieu – de même que les fondamentalistes chrétiens ne peuvent se taire devant l’IVG ou l’euthanasie. Ainsi, la vraie tolérance serait la tolérance à l’égard de ce que l’autre ne peut pas supporter, elle serait ce refus d’interdire d’interdire…

Les musulmanes qui choisissent de se voiler se perçoivent et se vivent comme une offense, en tant que femmes, à Dieu, une monstration indécente dans l’espace public, car elle renvoie systématiquement l’homme à sa dimension phallique, de fécondateur. Or, interdire le voile, c’est interdire d’interdire. Au nom des principes laïcs de nos républiques, tout signe ostentatoire de l’appartenance à une religion est proscrit dans l’espace public: c’est au nom de la laïcité et non pour des convictions féministes que le voile est proscrit. Par conséquent, ces interdictions renvoient l’ontologique – la nécessité essentielle pour une femme de masquer ce qui en elle est impur – au symbolique – le signe métaphorique de la confession musulmane de cette femme. Elle fait du voile une contingence quand il est une nécessité sous d’autres latitudes. reflexions

Ce raisonnement a beau tenir debout et avoir le mérite de l’originalité, il tombe sous le sens que nous ne pouvons le mettre en application, précisément pour garantir les principes républicains. C’est ainsi que la question pragmatique des violences liées aux fondamentalistes musulmans reste intraitée dans cet essai au profit de leur théorisation. Cela signifie-t-il que nous devons laisser s’accomplir la dialectique de l’Histoire et s’auto-détruire le libéralisme pour qu’il renaisse ensuite de ses cendres ?

 

 

 

Slavoj Zizek, Quelques réflexions blasphématoires, Islam et modernité, Actes Sud – éditeurs associés, 83 pages, 12 euros.

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