Philosophie et essais francophones

Laurent de Sutter et le charme mystérieux du droit des obligations.

Dans son dernier essai, Magic, une métaphysique du lien, Laurent de Sutter enquête sur la nature des forces de cohésion à l’oeuvre dans l’édifice juridique des sociétés.

Malheureusement, une telle phrase introductive rebute. La question est pointue, l’entreprise ardue, le résultat ne changera rien à rien: voilà une définition de la philosophie comme on n’en fait plus. S’interroger sur le bien-fondé d’une telle investigation est déjà un signe d’un délitement intellectuel général. La philosophie ainsi comprise ne sert pas « à rien ». Passer le réel au tamis ne mène pas « nulle part ». Cette archéologie du savoir, cette mise en lamelles de microscope de notre monde n’a pas pour finalité de s’enfermer dans un jargon de spécialistes mais, tout au contraire, de retracer les perspectives historiques et d’avenir, de réinvestir le terrain du sens, de redonner du contenu à notre environnement déboussolé. Nous vivons dans une réalité fragmentée et mouvante, ce n’est une raison ni pour la contraindre à se figer dans un moule, ni pour l’abandonner à la non-pensée.

laurent_de_sutterEn l’occurence, ce que nous avons laissé s’envahir des mauvaises herbes de la fatalité, c’est la nature de notre droit. À cet égard, Magic est une généalogie audacieuse des tentatives d’évitement, au cours de l’histoire du droit, du constat suivant: le droit et plus précisément le droit des obligations, qui lie entre eux les contractants, est porteur d’une puissance non seulement métaphysique mais magique. Depuis Rousseau qui, dans le Contrat social, fait la première mention de cet étrange syntagme, le « lien social », remontant aux origines du droit romain et du mystérieux nexum, jusqu’au geste théorique discutable de Quentin Meillassoux qui prétendit se débarrasser de la nécessité en en faisant une nécessité de la contingence absolue, Laurent de Sutter traque les indices de cette puissance ontologique qu’est l’obligation.

Le nexum, manière primitive de sceller un contrat dans la Rome antique, consistait en une série de paroles prononcées dans des circonstances particulières; il introduisait de cette façon la nécessité au coeur de la contingence, ou si l’on préfère, entraînait des conséquences réelles, pratiques, alors que son essence était verbale. Cette forme de parole performative rejoint la définition préliminaire de la magie: une nécessité métaphysique conditionne une transformation tangible du monde. C’est l’apparition, dans la marche ininterrompue des affaires des hommes, d’un « il faut » soustrait à toutes ses contingences. Ce « il faut » est toujours au coeur des édifices juridiques qui sous tendent nos sociétés.

Dès lors, les juristes n’ont eu de cesse d’attribuer cette puissance ontologique à des entités supérieures convenues et identifiées. Durkheim et ses suiveurs la logèrent dans la seule solidarité sociale, les juristes du XIXème siècle la réduisaient à l’efficace des lois, ou tout simplement à Dieu, pierre de touche aussi astucieuse qu’inappropriée.

Car cette force ne peut ni être épuisée par ces explications aporétiques par nature, car palliatives, ni y être réduite.

D’où la conclusion dérangeante, paradoxale de cet essai: le lien magique par lequel les hommes contractent des obligations et qui soutient l’édifice sociétal est par essence révolutionnaire. La magie annule, rend caduc le pouvoir de la convention. Elle dame le pion aux figures tutélaires qu’on lui superpose et introduit par là la possibilité de la subversion. Elle permet le mouvement, la transgression, la création et le désordre.

Faire d’un outil juridique l’expression d’une puissance de transgression ontologique, voilà illustrée la magie du raisonnement philosophique.

 

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Magic, Une métaphysique du lien, Laurent de Sutter – PUF, 110 pages, 12 euros.

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