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Jérôme Leroy, où est le mal ?

2450549549Il n’y a plus grand-monde, aujourd’hui, pour croire aux histoires d’envoûtement et aux jeteuses de sorts. L’affaire d’une jeune aristocrate ensorcelée par un abbé défiguré ayant trempé dans la chouannerie ne résonne plus aux oreilles contemporaines que comme une fable, saupoudrée d’une poussière folklorique charmante. Ou comme un roman, en l’occurence celui de Barbey d’Aurevilly, L’Ensorcelée (1855).

Dans les brumes du Cotentin, l’abbé de La Croix-Jugan porte sous son capuchon le visage du Diable, ce visage qui fait perdre la tête à la jeune Jeanne Le Hardouey jusqu’à, peut-être, précipiter son suicide. Les affres impénétrables de la séduction, la déraison à laquelle une passion pousse les coeurs les plus sensibles, les âmes les plus pures de préjugés, pourtant, dépassent ce cadre fantastique et touchent à ces universels dont la littérature ne sera jamais repue.

Sous la plume de Barbey d’Aurevilly, la consolation vient après l’effroi: alors que la culpabilité de La Croix-Jugan ne fait aucun doute, il est visé par une balle en pleine célébration de la messe et s’effondre. Son âme, condamnée à ne jamais trouver la paix des justes, errerait encore sur la lande. La morale, bien que malmenée par la séduction réussie de la pure Jeanne Le Hardouey retrouve sa superbe. Le mal est damné comme de droit et l’on referme le roman avec la satisfaction de savoir l’innocence vengée.

Un siècle et demi après Barbey, alors que L’Ensorcelée dormait paisiblement sur les étagères Folio des librairies sans y être trop dérangée, Jérôme Leroy, dont le nom est et restera associé à la mythique Série noire, rouvre la boîte de Pandore. Son Jugan, que l’on ne s’y méprenne, n’est pas la continuation des errances spectrales de l’abbé diabolique mais un roman noir, dans la plus sombre tradition. Sans égards, il plonge son lecteur dans la noirceur tempérée de la campagne normande des environs de Noirbourg dont il semble que personne ne ressorte indemne. Les esprits y sont striés par la pluie lourde, par la moiteur des après-midis, par les bocages interminables qui amortissent tout désir de fuir.

Le spleen provincial, Jérôme Leroy le maîtrise dans les moindres détails, des grincements du TER aux brasseries douteuses des petites gares, des lycées classés ZEP (les très polies Zones d’Education Prioritaire) aux anciennes friches industrielles, repaires de gitans et de voyous en cavale. On s’y laisse prendre et on ne peut plus s’en défaire. La lourdeur magnifique de l’air nous colle longtemps à la peau et, comme la bruine, transperce toutes les couches protectrices.

Le narrateur, un prof sans histoires, voudrait lui aussi se débarrasser de ce poids mais ses souvenirs le poursuivent, hantent ses rêves même et surtout dans la nuit torride des Cyclades où il passe des vacances paisibles avec sa femme et sa petite fille. Noirbourg est sa malédiction, son roman noir à lui.

C’est aussi celui de Clotilde Mauduit, dite « La Clotte », la conseillère principale d’éducation du collège où il vient d’être nommé, de la jeune Assia Rafa et de Joël Jugan, ancien leader du groupe Action Rouge.

Jugan est un vrai démon, possédé par sa foi en la lutte des classes, rongé par ses désirs de révolution. Fils de notable, il fonde dans les années 1980 le groupe terroriste à l’origine du meurtre d’un de ses amis d’enfance, qui l’enverra en prison, à l’isolement, pour dix-huit ans. Il en ressort défiguré, démoli, probablement dément s’il ne l’était déjà: une sorte de Terminator rouge prêt à reprendre les armes. Dans ce nid de cauchemars, leurs chemins qui n’auraient jamais dû se croiser se télescopent.

Le Bien n’est plus du côté des aristocrates catholiques. Les fils de famille des maisons bourgeoises du centre-ville se vautrent dans la débauche et s’encanaillent auprès des ouvriers syndicalistes pour se donner le grand frisson de la rébellion avant de se ranger dans leur carrière. La Jeanne Le Hardouey, des années 2000, c’est Assia Rafa, fille de Samir Rafa, immigré algérien qui a repris avec succès une épicerie et est devenu « l’arabe du coin ». Elle a vingt ans, est intelligente, studieuse, sage, encore vierge malgré les moqueries de ses copines. Elle se plie aux traditions et porte un voile lorsqu’elle aide son père au magasin mais réprouve les paroles dures de son frère qui se laisser un peu trop pousser la barbe. Dans son jardin secret, elle garde précieusement son amitié avec « La Clotte », l’aide aux devoirs qu’elle dispense aux jeunes des HLM et aux gitans, et une boîte remplie de sous-vêtements en dentelle qu’elle ne porte que pour elle.

Malgré les beaux discours sur l’entente exemplaire entre tous ces mondes, le tableau reste criant de vérité. C’est dans cette oasis de paix sociale que le narrateur reçoit sa première affectation comme professeur de lettres classiques. C’est là, surtout, qu’il rencontre le mal.

Le retour de Jugan sonne le glas du paradis terrestre. Il rappelle les démons enfouis de certains notables rangés, qui avaient adhéré à Action Rouge avant d’être effrayés par la lutte armée prônée par son chef, réveille les souvenirs malheureux de La Clotte qui n’a pas cessé de soupirer pour lui, pique la curiosité du narrateur qui sent que quelque chose cloche sérieusement avec le nouvel employé de la municipalité supposé entamer sa réinsertion par une activité d’aide aux devoirs, et, surtout, allume chez Assia la mèche du désir charnel.

Qu’importe le visage monstrueux de leur séducteur, Assia et Jeanne suivent le même chemin vers l’Enfer. Humiliée, souillée, aliénée tout entière au sexe qui la pénètre sans un regard pour sa beauté, la vertu personnifiée sombre avec délectation. Jusqu’à ce que le bourreau bien-aimé se lasse. Un soir, Jugan jette sa jeune proie nue hors de chez lui, agacé par son romantisme, par l’amour qu’elle peut encore opposer à sa cruauté, désarmé par l’intensité de ses sentiments. Elle n’y survivra pas.

Samir Rafa veut venger la mort de sa fille, La Clotte fait barrage et reçoit une balle mortelle. Dans la panique, Jugan parvient à fuir. Samir Rafa sera jugé avec clémence, on ne remettra pas la main sur sa cible.

Pour éradiquer le mal, il faut s’attaquer à sa racine: Jugan court toujours.

 

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Jérome Leroy – Jugan, La Table Ronde, 224 pages, 17 euros.

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