Littérature francophone

Laurent Binet, Barthes et compagnie.

J’avais pourtant été prévenue. Au moment de récupérer un exemplaire presse du deuxième roman de Laurent Binet (après le très remarqué HHhH,) à la veille d’un départ pour Venise, certains ont jugé bon de préciser: « C’est un truc pour snobinards germanopratins et étudiants en philo attardés, ça va beaucoup te plaire ! »

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Avec toute l’honnêteté dont je suis capable, je dois bien avouer que La septième fonction du langage est effectivement un roman pour happy fewvery, very few: de ceux qui en connaissent un rayon sur la querelle des Analytiques et des Continentaux, qui savent distinguer un exorde d’une péroraison, qui ont déjà fait des Mythologies leur livre de chevet et peuvent sans peine reconnaître au milieu d’une foule Sollers et Kristeva, Jakobson, Judith Butler ou Foucault. C’est une gigantesque private jokeparisienne, c’est auto référent, c’est snob, c’est de l’humour intello, oui, mais pas que.

C’est un roman d’espionnage, en fait.  Simon Herzog, l’un des personnages principaux, un thésard de Vincennes spécialiste de sémiologie en vient à se demander, au fil des événements qui lui arrivent, s’il n’est pas le jouet d’une vaste machination romanesque. A son image, le lecteur doute. Mon voisin de gauche, dans l’avion, est-il un touriste français désireux de visiter la Sérénissime ou un agent à la solde des Bulgares ou des éditions Grasset envoyé pour s’assurer que je ne lève pas les yeux de La Septième fonction du langage ? Suis-je bien sûre que Mitterrand ait remporté à la loyale le débat d’entre deux tours face à Giscard en 81 ? Suis-je bien sûre que la jolie jeune fille à queue de cheval qui me suivait dans la salle d’attente ne lisait pas par-dessus mon épaule ? Roland Barthes est-il mort accidentellement ou a-t-il été renversé volontairement par une camionnette de blanchisserie un certain 25 février 1980 ?

Laurent Binet présuppose qu’il s’agit d’un assassinat, point de bascule entre le fait divers et la fiction paranoïaque, car qui dit assassinat dit mobile, suspects et coupable(s). Il ose une révision de toute l’histoire intellectuelle et politique du début des années 80, déguise Umberto Eco en grand manitou d’une organisation secrète millénaire et internationale, Jack Lang, Debray et Derrida en hommes de l’ombre machiavéliques prêts à tuer pour forcer le succès du candidat Mitterrand et Giscard en challenger qui engage un flic de droite, bourru et vétéran de l’Algérie pour enquêter dans ce microcosme dont il ne comprend pas un traitre mot.

Les certitudes vacillent. Des Japonais en gondole coursent un vaporettodétourné vers Murano par les hommes de la Camorra, Sollers se recueille dans toutes les églises avant de relever le défi de sa vie, San Giorgio Maggiore apparaît et disparaît à mesure que l’on s’enfonce dans des ruelles, que l’on enjambe les eaux sombres où se reflète en tremblotant la façade du Danieli. Venise est-elle baroque ou classique, menaçante ou accueillante, hostile ou rassurante ? Il n’est plus temps de réfléchir. Un soir, à la Fenice, il faut trancher. Les stratégies se découvrent, les intentions se révèlent, l’ambition se paie au prix du sang.

La clé de l’enquête, la clé du roman, si l’on ose en désigner une, gît dans le pouvoir qu’il convient de conférer aux mots. Le langage, la maîtrise la plus raffinée du discours sont les vrais héros de l’histoire et de l’Histoire, à la fois mobile, arme du crime et trésor à découvrir, coupable idéal du crime parfait.

 

 

Laurent Binet, La Septième fonction du langage – Grasset.

 

À lire, avec beaucoup d’autres choses passionnantes, chez Causeur.

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