Littérature francophone

Angot, mon amour impossible

Angot a toujours été pour moi la lecture impossible. Je l’ouvrais, je la refermais. Cet étalage d’inceste et d’intimité familiale me révulsait et je suis loin d’être la seule. Elle fascine autant de gens qu’elle en dégoûte, c’est une force. Un auteur fédérateur est toujours inquiétant: sommes-nous tous en train de nous y aliéner dans un délire collectif, ou avons-nous tous les goûts de notre temps (auquel cas plus personne n’écrira plus rien de différent) ?

Bref, Angot n’était pas ma tasse de thé. Je la vois souvent en vider quelques unes au premier étage du Flore, elle me fait l’effet de mon ancienne prof de français, dans sa minceur élégante et son col roulé noir, dans son regard perçant qui balaie la salle de temps à autres, il y a quelque chose de discrètement revendicatif. Elle est toujours assise devant un tas de papier qu’elle annote au stylo bille. Cette rentrée, j’ai voulu savoir ce que racontait le tas de papier intitulé Un Amour impossible.

J’y ai retrouvé la dame en noir du Flore. Elle tente de se réconcilier avec sa mère sur un fond de culpabilité insurmontable – et que tout le monde connait: son père abusait d’elle, sa mère n’a rien vu, rien dit, presque rien fait. L’entreprise est atroce et plonge au plus profond de l’identité féminine. Il n’y a pas de honte à cela; toutes les femmes, de tous bords, ont quelque chose à dire de leur rapport à leur mère. C’est dans ce sens que je l’ai abordée. Par prudence, par réticence aussi, j’ai éliminé d’emblée la potentielle valeur littéraire pour me concentrer sur ces turpitudes psychanalytiques. Et j’ai eu tort. Angot ne résout rien. Longtemps après ces épisodes incestueux, longtemps après la mort du coupable, elle et sa mère sont face à face et refont le film. Un film que je n’ai pas aimé: théorie du complot, lutte des classes et des sexes, analyse pseudo lacanienne des souffrances d’une mère par sa fille non moins abimée, mise au pilori systématique de l’homme blanc, bourgeois, inconstant et antisémite, tout cela pour expliquer un fait, un traumatisme, le crime d’un père. C’est ronflant comme un discours syndicaliste, on aimerait y croire, mais ça ne prend pas:

« Comme ça il y avait toujours d’un côté toi, et de l’autre lui. Puisque c’était ça, qu’il fallait préserver à tout prix, c’était ça pour eux la règle fondamentale. Lui, dans son monde supérieur. Et toi, dans ton monde inférieur. Avec en plus, pour toi, dans ce monde inférieur, pour t’inférioriser encore un peu plus, te faire tomber dans le bas du bas du plus bas des bas-fonds, en prime, ta fille, violée par son père, et toi la mère qui ne voit rien, la conne, l’idiote, la complice même va savoir. Tu descends encore de quelques degrés sur l’échelle de la respectabilité, là de toute façon il y aura pas plus bas. Il y a pas plus bas que ça. Je suis sûre que c’est ça maman. »

Cet exposé occupe les dix dernières pages, et a fait sur moi l’effet d’un désenchantement brutal, en même temps qu’un retour à la normale. Car pendant les deux cent premières, j’ai vraiment cru apprécier un roman de Christine Angot. J’avais certes choisi le plus subjectivement adapté à moi, je pouvais me projeter dans les tourments de cette relation mère-fille, de ses rebondissements à l’adolescence, du fossé culturel qui devait se creuser entre une petite secrétaire provinciale et sa fille curieuse de tout, désireuse de tout voir et de tout apprendre, si possible en dehors de leur logement HLM. Tout le monde ne peut pas prétendre à cette proximité, aussi tiendrais-je cette qualité comme une pure affinité de ma part. Mais il y a autre chose.

Le social qui transpire à chaque ligne, la précision des décors, des ambiances, de la météo, tient davantage des grands naturalistes que du film français moralisateur. Le tour de force de ce roman, c’est précisément qu’on aurait de la peine à en faire un film. On connait par coeur les transformations sociétales de l’après-guerre, l’exode rural, les mères célibataires, le fossé des classes; nous le servir en images serait d’un ennui intolérable. Ce qui importe ici, c’est la manière de le dire. On entend une voix nous raconter ces histoires; une voix douce, délicate, féminine et maternelle. La voix de Christine Angot justifie la supériorité de la littérature sur l’image, parce qu’elle nous raconte subtilement ce que nous savons, parce qu’elle nous emmène au fond d’une intériorité inaccessible aux écrans.

Que cette intériorité m’ait finalement déçue est un dégât collatéral de l’expérience, on ne peut que s’en féliciter.

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Un Amour impossible, Christine Angot – Flammarion

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